Point de mire sur la prévention, Hiver 2010

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Le traitement comme outil de prévention, on en a entendu parler, mais ça veut dire quoi au juste?

Par Laurel Challacombe

Le traitement comme outil de prévention, on en a entendu parler, mais ça veut dire quoi au juste?Une idée nouvelle s'est hissée au premier plan des questions à l'ordre du jour du Congrès international sur le SIDA qui a eu lieu à Toronto en 2006. Depuis, cette idée a retenu de plus en plus l'attention du monde entier. Traiter les personnes qui vivent avec le VIH peut réduire la transmission par voie sexuelle du VIH à l'échelle de la population. Nous savons que les personnes qui utilisent des préservatifs dans leurs rapports sexuels se protègent et protègent leur(s) partenaire(s) contre le VIH—c'est une chose qu'une personne est capable de faire pour se protéger et pour protéger autrui. Mais le « traitement comme outil de prévention » dépasse les efforts de prévention individuels pour se diriger vers une approche qui vise la réduction du nombre de nouvelles infections par le VIH dans une communauté ou une population entière. Qu'est-ce que tout cela veut vraiment dire?

Qu'est-ce que le traitement comme outil de prévention?

Nous savons que le traitement du VIH permet de réduire efficacement la quantité de virus dans le sang des personnes infectées (souvent à des niveaux impossibles à déceler par les tests de charge virale courants). Dans bien des cas, cette charge virale réduite peut diminuer l'infectiosité (pouvoir de transmettre le virus). Toutefois, nous savons aussi qu'aucun traitement ne permet d'éliminer entièrement le virus de l'organisme, ce qui signifie que même si le risque de transmission d'une personne à une autre est potentiellement réduit, il ne disparaît pas. C'est pourquoi le traitement comme outil de prévention ne fonctionne pas à l'échelon individuel—la réduction du risque de transmission ne suffit pas à remplacer les méthodes traditionnelles de prévention, telles que l'adoption d'une sexualité sans risque ou l'utilisation d'aiguilles propres.

Toutefois, le traitement comme outil de prévention peut fonctionner à l'échelle d'une population. L'idée est que si un nombre suffisant de personnes vivant avec le VIH étaient diagnostiquées et traitées efficacement, la quantité moyenne de virus circulant dans la communauté serait moins importante. Cette réduction de la charge virale moyenne, sur de nombreuses expositions différentes au VIH au sein d'une population, pourrait se traduire par un moins grand nombre de transmissions. La réduction des taux de transmission du VIH n'est possible que lorsque des groupes importants de personnes vivant avec le VIH sont efficacement traités. C'est pourquoi les experts n'envisagent de recourir à l’approche du traitement comme outil de prévention qu'au niveau des populations, et en conjonction avec les programmes de prévention traditionnels.

Qu’est-ce qui nous fait croire que le traitement comme outil de prévention fonctionnera?

Nous ne savons pas vraiment si le traitement d'un groupe important de personnes et la réduction de la charge virale moyenne qui s'en suit au sein de ce groupe entraîneront une réduction fiable et significative du risque de transmission du VIH. Toutefois, quatre types d'étude donnent à penser qu'une telle approche peut fonctionner au niveau d'une population :

  • études sur la transmission de la maman à son enfant (transmission verticale);
  • études effectuées sur des couples sérodiscordants;
  • études écologiques; et
  • études de modélisation.

Transmission de la maman à son enfant

Nous sommes désormais capable de réduire de manière extraordinaire le risque de transmission du VIH d'une mère séropositive à son enfant.[1] En administrant un traitement antirétroviral à la femme enceinte, nous parvenons à réduire la charge virale de la mère et ainsi à réduire le risque de transmission vu que le fœtus est exposé à une quantité moindre du virus in utero et à l'accouchement. Toutefois, le fœtus reçoit également le traitement antirétroviral quand il se trouve dans le ventre de sa maman (vu que les médicaments antiviraux pénètrent dans le placenta) et l'enfant peut également recevoir des médicaments antiviraux après la naissance. Cette prophylaxie pré et post-exposition peut également jouer un rôle dans la réduction de la transmission verticale du virus de la mère à son enfant. 

Le fait qu'on ait réussi à réduire le risque de transmission de la mère à son enfant en ayant recours au traitement antirétroviral offre une validation de principe (preuve non concrète) que le traitement antirétroviral est capable de réduire le risque de transmission par voie sexuelle.

Études observationnelles de couples sérodiscordants

La recherche observationnelle examine le résultat d'un phénomène naturel. Le chercheur n'affecte pas un traitement ou placebo à une personne particulière—c'est quelque chose qui s'est produit naturellement.

Les études observationnelles qui examinent le nombre de transmissions du VIH chez les couples sérodiscordants (là où un partenaire est séropositif alors que l'autre ne l'est pas) où le partenaire séropositif reçoit un traitement antirétroviral hautement actif fournissent certaines preuves à l'appui de la théorie qui dit que le traitement peut réduire mais pas éliminer les transmissions du VIH.

Une récente revue systématique regroupait les données de cinq études examinant la transmission du VIH chez des couples hétérosexuels sérodiscordants où la personne séropositive recevait un traitement. Une fois toutes les données combinées, les résultats ont démontré que le taux de transmission du VIH chez des hétérosexuels avait baissé de 92 %, allant de 5,64 transmissions par 100 personnes par année chez les personnes ne suivant pas une thérapie antirétrovirale à 0,46 transmission par 100 personnes par année chez les personnes suivant une thérapie antirétrovirale.[2]

Toutefois, en portant des conclusions fondées sur ces données, il faut agir avec prudence. Tout d'abord, ces études sont observationnelles et on ne peut par conséquent ignorer le fait que le résultat (diminution du nombre de transmissions du VIH) aurait pu être dû à quelque chose d'extérieur au traitement. Par exemple, les personnes qui choisissent de suivre un traitement peuvent aussi être celles qui utilisent régulièrement un préservatif—dans un tel cas, plutôt que le traitement lui-même, le préservatif devient alors l'explication de la diminution du nombre de transmissions du VIH.

Deuxièmement, il existe relativement peu d'études qui s'intéressent à la séroconversion du VIH dans le cas des couples sérodiscordants. En raison du peu de données disponibles, il est difficile d'évaluer avec précision la réduction potentielle du risque de transmission du VIH. Enfin, aucune étude n'a été effectuée sur les hommes gais et sur les autres hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes. Cela signifie qu'il est impossible de connaître l'effet potentiel dans ces populations.

Études écologiques

Les études écologiques examinent l'association entre deux différentes variables au niveau d'une population. Dans ce cas, les études écologiques examinent l'association entre la disponibilité des thérapies antirétrovirales et l'incidence du VIH dans une région donnée. À Taïwan, après la distribution gratuite des thérapies antirétrovirales aux personnes vivant avec le VIH, on a observé une augmentation de 53 % des nouveaux tests positifs du VIH.[3] À San Francisco, après la découverte des thérapies antirétrovirales, on a observé une diminution d'environ 60 % des infections à VIH chez les homosexuels.[4] En Colombie-Britannique (C.-B.), après l'instauration des thérapies antirétrovirales gratuites, les nouvelles infections ont diminué d'environ 50 %.[5]

Il est important de se rappeler que les études écologiques, bien qu'utiles, ne disent pas tout. Par exemple, il est possible que dans certains cas, si ce n'est dans tous, les autres efforts de prévention, déployés en même temps ou presque en même temps, peuvent avoir contribué aux diminutions des taux de transmission du VIH. 

Études de modélisation

Une étude de modélisation est une description hypothétique de ce qui pourrait arriver si un changement était apporté dans une population ou dans une communauté. Des études de modélisation ont tenté d'expliquer la relation entre l'effet de la thérapie antirétrovirale et de la charge virale sur la transmission du VIH. Un modèle développé par des chercheurs en Colombie-Britannique suggère que, à l'échelle d'une certaine population, la thérapie antirétrovirale peut réduire le risque de transmission du VIH. Le modèle prédisait que, avec un nombre toujours croissant de personnes recevant une thérapie antirétrovirale, il y aurait moins de transmissions au sein de la population. Toutefois, le modèle suggère que pour observer une diminution substantielle de la transmission du VIH, au moins 75 % des personnes qui sont cliniquement admissibles au traitement devraient recevoir le traitement.[6]

Il est important de se souvenir qu'un modèle n'est que l'hypothèse la plus probable de ce qui pourrait arriver. Il ne prouve nullement qu'un tel résultat puisse se produire dans la réalité.

Essais contrôlés avec répartition aléatoire

Les essais contrôlés avec répartition aléatoire représentent la forme d'étude scientifique la plus rigoureuse. C'est la meilleure façon de déterminer si une relation de cause à effet existe entre un traitement et un résultat. Ceci parce que chaque personne participant à l'essai jouit de la même chance de recevoir un traitement ou un placebo, et que personne ne sait qui reçoit quoi. Ainsi, on peut être relativement certain que les différences observées sont dues à l'intervention ou au traitement plutôt qu'aux différences entre les groupes.

Les essais contrôlés avec répartition aléatoire sont considérés comme la norme d'excellence en matière de preuve. Malheureusement, aucun résultat d'essais contrôlés avec répartition aléatoire n'évalue si le traitement contribue à une diminution du nombre de transmissions du VIH au niveau de la population. Quelques études sont en cours, mais les résultats ne seront pas disponibles avant des années.

Pourquoi le traitement comme outil de prévention ne fonctionne-t-il pas à l'échelon individuel?

La « charge virale » mesure la quantité de virus dans l'organisme d'une personne vivant avec le VIH. Lorsque la thérapie antirétrovirale d'une personne séropositive est efficace, le test de charge virale lit « indécelable ». Toutefois, cela ne signifie pas que le virus soit absent, mais plutôt que la concentration sanguine du virus soit très faible—trop faible pour être décelée. Mais vu que le virus reste présent dans l'organisme, chaque acte sexuel met le partenaire de la personne vivant avec le VIH à risque de contracter le VIH.

Tandis qu'un test de charge virale donnant un résultat « indécelable » signifie que la concentration sanguine du virus était extrêmement faible au moment du test, certains détails concernant la charge virale et les tests montrent la complexité d'une telle situation :

  • Tout d'abord, il arrive que la charge virale des personnes qui suivent une thérapie antirétrovirale efficace accuse des hausses temporaires inexplicables. Ce sont des anomalies passagères. Vu qu'elles ne durent pas longtemps (habituellement moins de trois semaines)[7–9], il arrive qu'on ne s'en aperçoive même pas vu que les tests de charge virale sont souvent effectués tous les trois mois. En d'autres termes, il est possible que la personne qui vit avec le VIH ne soit même pas consciente des anomalies passagères qui se produisent dans son corps.
  • Deuxièmement, le test de la charge virale dans le sang est la seule analyse systématique effectuée pour la charge virale au Canada. Toutefois, la transmission par voie sexuelle du VIH se produit par l'exposition à d'autres liquides—séminal (sperme), anal ou vaginal. Des recherches démontrent que le VIH peut être décelé dans le liquide génital de certaines personnes qui ont une charge virale indécelable dans le sang.[10–17] Ainsi, une personne peut avoir une charge virale indécelable dans le sang, mais pas dans ses sécrétions génitales—ce qui peut affecter le risque de transmission sexuelle. Toutefois, même si la quantité de virus est la même dans le sang et dans le liquide génital, il est important de se souvenir qu'un résultat « indécelable » ne signifie pas que le virus a disparu.
  • Enfin, on a également démontré que les infections transmissibles sexuellement (ITS) entraînent des augmentations de la charge virale dans le liquide génital, ce qui peut contribuer à l'aptitude d'une personne à transmettre le virus.[18–19] Ajoutons à cela que certaines ITS sont asymptomatiques; ce qui signifie que les personnes avec une ITS et leur partenaire peuvent ne pas être conscients du fait qu'ils ont une infection et que leur charge virale peut ainsi connaître des fluctuations à la hausse.

Ainsi, une personne ne peut jamais être cent % sûre que sa charge virale est indécelable dans toutes les parties de son corps. Cela ne signifie pas que les tests de charge virale soient inexacts, mais plutôt qu'ils ne disent pas tout.

Il est important de comprendre qu'une personne avec une charge virale indécelable peut encore transmettre le VIH. On a observé au moins un cas de transmission du VIH dans un couple sérodiscordant dans lequel la personne séropositive suivant un traitement antirétroviral avait une charge virale indécelable.[20]

D'autre part, une étude de modélisation a prédit un risque persistant de transmission du VIH à l'échelon individuel.[21] L'objet de ce modèle était d'estimer le nombre total de transmissions du VIH chez des couples sérodiscordants dans lesquels la personne séropositive était efficacement traitée au moyen d'une thérapie antirétrovirale. Dans le cadre d'une étude de dix ans effectuée sur une population de 10 000 couples sérodiscordants, on a estimé que les transmissions du VIH pouvaient encore se produire comme suit :

  • 215 transmissions d'une femme séropositive à un homme séronégatif;
  • 425 transmissions d'un homme séropositif à une femme séronégative;
  • 3 524 transmissions d'un homme séropositif à un homme séronégatif.[21]

Bien que certaines données montrent que le traitement comme outil de prévention peut avoir un impact sur la transmission du VIH à l'échelle d'une population, il n'élimine pas toutes les transmissions du VIH. Ceci est de toute évidence très important pour les fournisseurs de services qui cherchent à prévenir les transmissions individuelles du VIH. Cette information justifie la nécessité de poursuivre les efforts de prévention actuels, tels que la promotion de l'usage des préservatifs et leur distribution.

Quelles sont les principales composantes d'un programme de « traitement comme outil de prévention »?

Augmenter le nombre de personnes qui savent qu'elles sont séropositives

Au Canada, on estime que 26 % des personnes vivant avec le VIH ignorent qu'elles sont porteuses de ce virus.[22] Cela signifie qu'environ 16 900 personnes au Canada ignorent tout de leur état parce qu'elles n'ont pas été testées (ou testées assez récemment pour savoir qu'elles sont maintenant séropositives).

Augmenter le nombre de personnes qui savent qu'elles sont porteuses du VIH est important pour plusieurs raisons. Tout d'abord, la recherche a démontré que les personnes qui savent qu'elles sont séropositives ont davantage tendance à prendre les mesures qui s'imposent pour protéger leur partenaire que celles qui l'ignorent.[23–25] En conséquence, en augmentant le nombre de personnes qui savent qu'elles sont infectées, on réduit les comportements à risque.

Deuxièmement, et plus important encore pour le traitement comme outil de prévention, promouvoir le dépistage et ainsi le nombre de personnes qui savent qu'elles sont séropositives devrait permettre à plus de gens d'accéder aux soins et aux traitements nécessaires.

Augmenter le nombre de personnes séropositives qui reçoivent un traitement

Pour que le traitement comme outil de prévention fonctionne, nous devons augmenter le nombre de personnes qui suivent un traitement. C'est possible en augmentant le nombre de personnes qui ont accès aux soins et traitements et en augmentant le nombre de personnes qui sont cliniquement admissibles à la thérapie antirétrovirale.

Admissibilité clinique

Au milieu des années 1990, des traitements anti-VIH appelés traitements antirétroviraux hautement actifs ont été mis à la disposition des personnes vivant avec le VIH. On a démontré que les traitements antirétroviraux réduisaient considérablement le risque de maladies et de décès dus au VIH.[26–31]

Mais un traitement n'est pas nécessaire dans tous les cas. La numération de CD4+ est le principal indicateur utilisé pour déterminer si une personne devrait entreprendre un traitement (admissibilité clinique). Autrefois, on avait tendance à retarder le traitement anti-VIH jusqu'à ce que la numération de CD4+ chute assez, sous 200 copies/mm3.  

Toutefois, des recherches récentes ont démontré qu'en commençant le traitement plus tôt, alors que la numération de CD4+ est plus élevée, on contribue à réduire la fréquence des maladies et décès.[32–34] La raison est que le VIH peut causer une inflammation chronique, qui, avec le temps, peut endommager l'organisme. La thérapie antirétrovirale peut réduire l'inflammation causée par le VIH et ralentir ou même stopper les dommages.

Compte tenu de ces nouvelles données, les directives courantes sur les traitements recommandent désormais que toutes les personnes vivant avec le VIH entreprennent une thérapie antirétrovirale avant que leur numération de CD4+ ne chute à moins de 350 copies/mm3 et, dans certains cas, bien avant cela.[35] Bref, les directives cliniques suggèrent désormais qu'entreprendre un traitement pour réduire la charge virale, même chez les personnes avec une numération de CD4+ relativement élevée, est souvent la meilleure façon pour les personnes vivant avec le VIH de garder la santé. Ces nouvelles directives devraient encourager un plus grand nombre de personnes vivant avec le VIH à suivre un traitement.

Accès au traitement

Mais les directives cliniques ne disent pas tout. Les recherches effectuées en 2006 en Colombie-Britannique ont révélé que seulement 50 % des personnes cliniquement admissibles à un traitement antirétroviral suivaient un traitement.[6] Les recherches effectuées en Colombie-Britannique démontrent également que des groupes particuliers, et plus particulièrement les stigmatisés et les marginaux, sont moins enclins à accéder à un traitement, et ce, malgré le fait que la thérapie antirétrovirale soit gratuitement mise à la disposition de toutes les personnes vivant avec le VIH dans cette province.[36] Les groupes les moins disposés à recevoir un traitement incluent les jeunes hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes, les Autochtones, les sans-logis, les pauvres, les personnes atteintes d'une maladie mentale et les personnes qui s'injectent des drogues.[36]

Il est important qu'on fasse tomber des barrières comme les stigmates et la discrimination afin que de plus en plus de personnes cliniquement admissibles à une thérapie antirétrovirale la reçoivent.

Qu'est-ce que cette approche signifie pour les organismes communautaires?

Les organismes communautaires canadiens de lutte contre le sida sont à l'avant-garde de la prévention du VIH depuis l'apparition du VIH dans nos communautés. Le travail effectué à date fait partie intégrante des efforts de prévention déployés au Canada. Avec la découverte potentielle de nouvelles approches à la prévention du VIH, telles que le traitement comme outil de prévention, on peut s'attendre à des changements intéressants au niveau des programmes communautaires et de l'expansion des connaissances nécessaires pour prévenir la transmission du VIH à l'intérieur d'un contexte de prévention plus complexe.

Message sur la prévention 

En raison de la complexité et de la nature moins que parfaite de la science entourant le traitement comme outil de prévention, les fournisseurs de services doivent savoir ce que dit la science. Nous savons qu'actuellement des doutes subsistent quant à l'impact du traitement comme outil de prévention à l'échelle de la population. Toutefois, à l'échelon individuel, nous sommes certains que cette approche ne fournit pas le degré de protection qui permettrait aux personnes de laisser tomber les approches de prévention traditionnelles.

Néanmoins, certaines personnes ont interprété erronément la science entourant cette approche et ont conclu (erronément) que les personnes vivant avec le VIH pouvaient se priver de préservatifs. L'attention toujours plus grande qu’accordent les médias au rôle potentiel du traitement comme outil de prévention peut ajouter à cette interprétation erronée. Le risque est que si un nombre suffisant de personnes arrêtent d'utiliser les méthodes traditionnelles de prévention du VIH (comme les préservatifs) parce qu'elles croient qu'elles peuvent le faire sans danger, tout bienfait tiré de cette approche pourrait être renversé, voire même être remplacé, et les taux de transmission du VIH augmenteraient inévitablement. 

Cette nouvelle approche en matière de prévention peut compliquer le discours sur les risques et l'évaluation des risques. Les fournisseurs de services devront se préparer à répondre à toute une gamme de nouvelles questions sur la prévention du VIH au sein de leurs communautés.

Intégration des programmes sur le traitement et la prévention

Le VIH est divisé en deux catégories depuis longtemps—le traitement et la prévention—avec bien peu d'interactions entre elles. Toutefois, le traitement comme outil de prévention combine ces deux catégories et requiert une approche plus globale au VIH et aux programmes sur le VIH. Cette approche transporte le traitement dans le domaine de la prévention, exigeant des responsables de la création des programmes qu'ils découvrent comment les programmes traditionnels axés sur le traitement pourraient être utilisés ou adaptés pour contribuer à la réduction des infections par le VIH au sein de nos communautés en promouvant l'approche du traitement comme outil de prévention. 

Comme nous le savons, pour que le traitement comme outil de prévention fonctionne, nous devons améliorer l'accès aux dépistage, soins et traitement. Ces aspects, historiquement étrangers au domaine de la prévention, sont désormais essentiels au succès optimal de cette nouvelle approche potentielle. Selon la disponibilité des services locaux, les organismes communautaires pourront devoir créer de nouveaux programmes ou améliorer les programmes existants pour favoriser un accès optimal aux dépistage, soins et traitement. Parmi les exemples de telles activités, notons les campagnes de dépistage du VIH; les tests de dépistage rapide pratiqués au point de service, la sensibilisation pour mieux faire connaître les services de dépistage, des programmes visant à établir un lien entre les personnes séropositives et les fournisseurs de soins, du counselling sur les traitement, du counselling sur l'observance, pour n'en nommer que quelques-uns.

L'approche de prévention combinatoire dans les programmes communautaires

La prévention combinatoire est dorénavant vue comme une façon novatrice de prévenir la transmission du VIH. Cette approche exploite une combinaison stratégique d’approches à la prévention du VIH visant à assurer que les personnes qui en ont besoin ont accès aux messages et programmes sur la prévention aux moments opportuns. Cela signifie que les personnes responsables de la planification des programmes, qui connaissent bien leurs collectivités, choisissent la meilleure combinaison de programmes possible, pour assurer que moins de personnes passent au travers des mailles du filet de la sécurité sociale créé par les nombreux types de programme de prévention différents existants.

Vu que nous introduisons une autre approche à la prévention, que nous savons ne pas être magique, il est très important que le traitement comme outil de prévention soit considéré comme un autre élément potentiel de la prévention du VIH. Afin d'assurer le meilleur niveau de protection aux personnes à risque vivant dans leurs communautés, les responsables de la planification des programmes devront établir comment leurs approches sur la prévention s'intègrent dans l'approche du traitement comme outil de prévention.

Protection des droits des personnes vivant avec le VIH

Les organismes communautaires doivent demeurer vigilants en ce qui concerne les droits des personnes vivant avec le VIH ou à risque d'infection. Étant donné que la théorie du traitement comme outil de prévention laisse entendre que pour améliorer la prévention, il faut faire en sorte qu'un plus grand nombre de personnes infectées soient conscientes de leur infection et suivent un traitement, on craint que cela n'affecte les droits des personnes de prendre leurs propres décisions. Par conséquent, la communauté a un rôle important à jouer pour assurer que les droits des personnes à risque ou vivant avec le VIH sont protégés, indépendamment des bienfaits potentiels sur la santé publique de cette approche.

En termes de dépistage, le dépistage volontaire doit demeurer au centre des efforts de dépistage au Canada. Tout effort visant à augmenter les taux de dépistage au Canada se doit de respecter cette idéologie centrale. Pour ce qui est du traitement, le choix d'entreprendre un traitement du VIH appartient à la personne vivant avec le VIH et à elle seule, et le traitement ne doit être offert que lorsqu'il est médicalement nécessaire. Il est fort possible que si toutes les personnes vivant avec le VIH au Canada suivaient un traitement antirétroviral, la santé publique en bénéficierait, mais ceci ne doit toutefois jamais enfreindre la liberté d'une personne d'entreprendre ou de ne pas entreprendre un traitement. D'autre part, les directives en matière de traitement devraient toujours tenir compte des intérêts de la personne avant tout.

Impact sur les services

En plus des programmes visant à augmenter les taux de dépistage et le nombre de personnes suivant un traitement, il est possible que les organismes communautaires se voient dans l'obligation de fournir d'autres services. Comme on l'a dit, les recherches ont révélé que certaines personnes en marge de la société n'ont actuellement pas accès à un traitement. Toutefois, en raison de priorités concurrentes dans leurs vies, telles que la pauvreté, la consommation de drogues et le sans-abrisme, bon nombre de ces personnes ne sont pas en mesure d'entreprendre un traitement. Avant de pouvoir aider les personnes en marge de la société à accéder aux traitements, il peut être nécessaire de tenir compte d'enjeux tels que l'éducation, le logement, la santé mentale, les toxicomanies, etc. Ces enjeux peuvent alourdir encore davantage le fardeau des organismes communautaires. 

Financement

L'augmentation du nombre de personnes recevant un traitement peut avoir un impact financier énorme. Certains ont fait remarquer que ce coût croissant pourrait entraîner une réaffectation des fonds de la prévention au traitement (étant donné que le traitement est désormais considéré comme une forme de prévention). La communauté doit se battre pour faire en sorte que les organismes de financement ne réaffectent pas les fonds offerts de cette manière.

Il faut noter que les études préliminaires dans ce domaine montrent des avantages financiers considérables à long terme, dus à une réduction des nouveaux cas de transmission du VIH.[12] Les décisionnaires doivent envisager une augmentation des coûts à court terme, mais des économies dans le long terme, et tenir compte de cela au moment d'affecter les ressources.

Que se passe-t-il sur le terrain?

Dans le cadre de la conférence de l'Association canadienne de recherche sur le VIH (ACRV) qui a eu lieu à Vancouver en avril dernier, Gordon Campbell, le premier ministre de la Colombie-Britannique, avait annoncé que son gouvernement s'engageait à mettre en œuvre plusieurs projets pilotes pour tester des programmes qui encourageraient plus de personnes à suivre un traitement.

Il a fait cette annonce après plus d'une année de réunions entre le ministère des Services de santé et les parties intéressées pour discuter de nouveaux programmes de traitement. On avait retenu les services d'un groupe d'experts-conseils indépendant pour examiner les preuves et créer un macroplan détaillant ce dont on aurait besoin pour mettre ces programmes en œuvre. Bien que ces plans n'aient pas encore été publiés, il semble que les programmes proposés soient exhaustifs et tentent d'aborder les priorités concurrentes des populations difficiles à rejoindre. Les programmes seront pilotés dans le quartier appelé Downtown Eastside de la ville de Vancouver et dans le Nord de la Colombie-Britannique. 

Conclusion

Le traitement comme outil de prévention est une nouvelle approche potentielle visant à mettre un frein à l'épidémie de VIH. Si nous examinons la situation en mettant de côté les preuves scientifiques et toutes les questions qu'on se pose sur l'efficacité d'une telle approche, on s'aperçoit qu'il est essentiel d'encourager plus de personnes à suivre un traitement, quel que soit l'avantage en matière de prévention. En dépit de l'accès aux soins et traitement au Canada, de nombreuses personnes sont diagnostiquées tard et certaines meurent sans même avoir reçu de traitement. Cela fait longtemps qu'on a besoin d'un programme qui permette d'encourager les gens à se faire traiter et de faire en sorte que les communautés en marge de la société reçoivent les mêmes avantages en matière de soins de santé que le reste de la population.

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À propos de l’auteur

Laurel Challacombe possède une maîtrise en Épidémiologie et est actuellement gestionnaire de la recherche et évaluation chez CATIE. Laurel travaille depuis plus de 10 ans dans le domaine du VIH et a rempli un certain nombre de postes dans des organismes provinciaux et régionaux, en y faisant de la recherche et de l’échange et transfert de connaissances.