Vision positive

printemps/été 2010 

Art posi+if : Latino positivo

Dans son film Nuestras Caras, Nuestras Historias, l’artiste et militant Samuel López brosse un portrait humanisant du vécu de sa communauté : celle des immigrants latinos séropositifs vivant au Canada

entrevue par Astrid Van Den Broek


SAMUEL LÓPEZ a appris à un très jeune âge comment une communauté peut être ravagée par la tragédie. Fils d’un pasteur baptiste, Samuel a grandi en El Salvador dans les années 70, alors que le pays se trouvait au seuil de la guerre civile qui a sévi de 1980 à 1992. L’église de son père, l’Emmanuel Baptist Church à San Salvador, s’était impliquée clandestinement dans les efforts humanitaires du groupe Comadres, une association fondée par les femmes, les mères et les sœurs des hommes qui avaient « disparu » en luttant contre le régime autoritaire de droite. L’église avait travaillé avec Comadres pour créer un orphelinat où se réfugiaient près de cent enfants.

Samuel López et ses parents étaient très engagés dans l’orphelinat. « Je me rappelle clairement une fois où on est allé dans les montagnes à la rescousse de six enfants dont la mère était morte et le père parti à la guerre. Ça n’a pas été facile. On a eu du mal à les trouver à cause des directions, mais finalement on les a retrouvés, se souvient López. On est arrivé en plein milieu d’une bataille et on a failli se faire tuer en essayant de sauver les enfants et de les ramener à l’orphelinat. C’était épouvantable. Nous vivions tous cette expérience de la guerre civile; c’est pour ça que la dévastation d’une communauté est pour moi quelque chose de si facile à comprendre. »

Le fait de vivre les effets de l’injustice sociale et de la répression violente dans son pays natal a cultivé chez Samuel un esprit militant très profond. Aujourd’hui, plus de vingt ans après les conflits sanguinaires qui ont déchiré de nombreux pays sud-américains, ce Torontois de 41 ans milite inlassablement pour les droits de la personne et la transformation sociale. Cependant, au lieu de fonder un orphelinat, Samuel se sert de sa caméra pour venir en aide à sa communauté, comme dans son récent documentaire intitulé Nuestras Caras, Nuestras Historias (Nos visages, nos histoires). Créé initialement pour une présentation donnée lors de la Conférence internationale sur le sida de Mexico, le film continue d’attirer l’attention du public lors de festivals à Toronto et en région.

Réalisé de façon simple mais efficace, le film raconte le vécu de six immigrants séropositifs d’origine latino-américaine vivant au Canada. Les participants parlent de la stigmatisation dont ils étaient victimes dans leurs pays natals à cause de leur statut VIH, et de comment le système de santé canadien, ainsi que la population canadienne en général, considère le VIH comme « normal ». Bien qu’il existe des communautés latino-américaines florissantes dans plusieurs villes canadiennes, la sidaphobie et l’homophobie y sont toujours présentes et empêchent souvent les séropos latinos de s’y sentir les bienvenus. (Plusieurs personnes séropositives dans le film sont gaies aussi, ce qui amplifie le sentiment d’isolement qu’elles sont nombreuses à éprouver.)

En tant qu’homme séropositif gai et latino, arrivé au Canada en 1984, Samuel s’identifie facilement avec plusieurs participants de son film parce qu’il partage avec eux des expériences communes. Sa propre histoire reflète deux vagues d’immigration latino différente au Canada : celle des exilés politiques de la fin des années 70 et celle, plus récente, des personnes qui ont quitté l’Amérique latine à cause de leur orientation sexuelle.

Un des objectifs de Nuestras Caras, Nuestras Historias était de mettre la lumière sur le manque de services d’aide destinés aux Latinos séropositifs à Toronto et ailleurs au pays. Selon le réalisateur, il faudrait des conseillers séropositifs latinos pour servir d’éducateurs auprès de leurs pairs. Pourtant, Samuel constate souvent que les Latinos séropositifs ne possèdent ni les outils ni l’expérience nécessaires pour pouvoir offrir ce genre de soutien. Cela n’a rien de surprenant vu que, dans leurs pays d’origine, la stigmatisation et la discrimination à l’égard des séropositifs obligent ces derniers à s’isoler et à vivre dans la peur, de sorte qu’ils n’ont pas les moyens de développer de telles compétences. D’ailleurs, ce sont cette même hostilité et cette même oppression qui les incitent à émigrer.

En espérant faire une différence dans la vie de ses confrères, Samuel s’est joint à d’autres membres de sa communauté pour fonder Latinos Positivos Ontario, un groupe axé sur la promotion de la santé et la défense des droits. Le mandat du groupe consiste, entre autres, à soutenir et à former des Latinos vivant avec le VIH/sida dans le but de créer un programme de pairs aidants.

Nuestras Caras, Nuestras Historias n’est pas l’unique effort de narration cinématographique qu’a signé Samuel López. En 1992, il a produit Samuel & Samantha on the Emancipation of All, un documentaire sur les débuts de la communauté gaie hispanophone de Toronto dans les années 90. Pour ce film, Samuel partage la tâche de la narration avec son alter ego travelo, Samantha. « Je n’ai pas d’instruction formelle dans le cinéma, nous confie-t-il, alors j’apprends beaucoup en m’appliquant à ces projets ».

Sa prochaine œuvre approfondira des sujets abordés dans Nuestras Caras, Nuestras Historias, notamment les thèmes du déracinement et de la communauté. « Le film s’appelle El Cañaveral (Le champ de canne à sucre). Il raconte l’histoire d’un homme qui arrive au Canada pour la Conférence internationale sur le sida de Toronto en 2006, et qui vit par la suite le calvaire de ceux qui demandent le statut de réfugié », nous raconte López, qui est actuellement à la recherche de financement pour finir son projet. « Ma conscience morale est née il y a très longtemps en El Salvador. Alors aujourd’hui, lorsque j’aperçois une injustice, je ne peux la supporter : il faut que je m’engage. »

Astrid Van Den Broek est écrivaine et journaliste indépendante. Elle a écrit des articles pour plusieurs revues, dont Chatelaine, Best Health, Canadian Living et More.

Photographie : Jorge Manzano

Services de soutien destinés aux hispanophones séropositifs

Latinos Positivos Ontario est un organisme de soutien et de défense des droits dirigé par et pour les hispanophones séropositifs. L’organisme développe une collaboration avec le Centre for Spanish-Speaking Peoples (416.925.2800) dans le but de créer des programmes à l’intention des Latinos vivant avec le VIH/sida dans la région métropolitaine de Toronto. Vous pouvez joindre Latinos Positivos Ontario en contactant la Toronto PWA Foundation au 416.506.1400.

Il existe aussi à Montréal le groupe Latino Positivo qui fait partie de Sida Bénévoles Montréal : apoyo@accmontreal.org ou 514.527.0928.