Vision positive

hiver 2014 

Art posi+if : L’homme orchestre

Robert Bardston, violoncelliste virtuose et survivant de longue date, atteint les plus hautes notes sur plus d’un front.

par Jennifer McPhee

Arborant un costume et un couvre-chef africains traditionnels, le violoncelliste professionnel Robert Bardston partage avec l’auditoire les chapitres de la fascinante histoire de sa vie, et s’arrête pour jouer les Suites pour Robert Bardstonvioloncelle seul de Bach ou pour chanter des negro spirituals reflétant son état d’âme à ce moment-là. Âgé de 63 ans, Bardston a passé trois mois à creuser dans ses souvenirs pour créer « Music and Musings from the Life of a 27-Year Survivor », une œuvre combinant musique et anecdotes personnelles qu’il a donnée à la Conférence mondiale sur le sida de 2012 à Washington, D.C., puis plus tard dans des villes canadiennes. Cette rétrospective sur sa vie a rouvert des blessures, mais a aussi atténué sa douleur et lui a fait apprécié sa vie d’une manière nouvelle. « C’était cathartique et cela m’a forcé à grandir, dit Bardston. Et la réaction de l’auditoire m’a fait réaliser à quel point ma vie était spéciale. »

Né en 1950 dans un quartier défavorisé de Louisville, au Kentucky, la vie de Bardston a été marquée très tôt par la tragédie. Alors qu’il n’avait que neuf mois, son père, boulanger et musicien amateur, a été abattu par balle dans une ruelle après une soirée de jeu dans un bar local. Faisant preuve d’un racisme flagrant, la police a choisi de ne pas mener d’enquête. Les problèmes financiers de la famille n’ont alors fait qu’empirer après le meurtre de son père. « Nous étions très pauvres et, qui plus est, les salles de spectacle étaient réservées aux Blancs seulement, donc nous avons dû apprendre à nous divertir par nous-mêmes à la maison », explique-t-il. « Je chantais toujours des chansons spirituelles. C’était mon monde. »

Dès l’âge de six ans, il chantait en solo pour des quatuors de gospel itinérants et à neuf ans déjà, il dirigeait la chorale masculine de son église. À 18 ans, il est devenu le premier membre noir d’un orchestre symphonique dans le Sud des États-Unis.

En 1970, sa passion pour la musique l’a conduit à Montréal où un professeur canadien qui l’avait entendu lors d’une audition à Louisville lui a offert une bourse complète pour l’Université McGill. Ce professeur est devenu son mentor et l’a jumelé à un talentueux pianiste pour une tournée de concerts qui a duré jusqu’à ce que Bardston obtienne le premier de cinq diplômes universitaires (dont un doctorat) en violoncelle, ce qui lui a valu une bourse pour faire des études n’importe où en Europe. Il a choisi d’étudier auprès du maître violoncelliste André Navarra en Allemagne. « La vie en Europe était fascinante, se rappelle-t-il. C’est comme si j’avais plongé dans un bassin culturel dont j’ignorais l’existence même. »

Mais c’était aussi une catastrophe. Il ne se sentait pas du tout préparé à se mesurer à un groupe de violoncellistes de renommée mondiale dans un cours dirigé par l’un des meilleurs professeurs de violoncelle au monde, où les leçons se donnaient surtout en français — la langue maternelle de Navarra — et où tous les autres étudiants parlaient plusieurs langues (une aptitude que ­Bardston a depuis acquise; il parle maintenant couramment le français et l’allemand, et aussi l’italien). Bien qu’il ne s’en soit pas rendu compte à l’époque, il était inconsciemment en train de se défaire de tous ses attributs afro-américains afin de pouvoir s’intégrer dans une communauté de musique classique plus blanche que neige. Qui plus est, il faisait constamment l’objet d’attaques racistes en Allemagne et, peut-être plus grave encore, il souffrait d’une schizophrénie non traitée qui ne faisait qu’alimenter son sentiment d’insécurité. « Il n’y a rien de plus terrifiant que d’être en plein milieu d’un concert et d’entendre une voix te répéter constamment : ‘Tu es stupide. Personne ne veut t’écouter. Ils sont tous en train de se moquer de toi. Tu te prends pour qui à croire que tu sais jouer d’un instrument de musique classique?’ »

Ayant perdu toute confiance en lui, Bardston a quitté l’Allemagne 18 mois après avoir commencé ses études et est retourné brièvement à Montréal. De là, il a suivi son amour de jeunesse sur un coup de tête et est allé habiter dans une commune de hippies à Washington, D.C., où il a trouvé ce dont il avait désespérément besoin : l’acceptation, l’empathie et la compréhension. « C’était une véritable thérapie pour moi, dit-il. Ça a changé ma vie; j’ai commencé à me retrouver et à découvrir ce que j’avais à offrir au monde. » Cela lui a aussi donné la confiance nécessaire pour recommencer à jouer de la musique. Un soir, à Washington, il a assisté à une représentation d’André Navarra, qui lui a dit que sa place était en Allemagne. « Ces quelques mots ont tout changé pour moi, dit-il. J’ai fait mes valises et je suis reparti. »

Cette fois-ci, il s’est livré tout entier à la pratique de son art afin de parvenir au niveau du cours de Navarra. Les éloges ont soudainement commencé à pleuvoir et en 1980, il s’est produit en direct à la chaîne de télévision Radio-Canada et à la radio. On admirait son approche lyrique et sa connaissance détaillée du contexte culturel et historique de la musique qu’il jouait.

Bardston attribue son souci de la perfection à l’influence de sa sœur aînée Lois. « Tout a commencé autour d’une petite table rouge à la maison, se rappelle-t-il. On s’amusait à jouer à l’école, bien avant que je ne commence à fréquenter l’école. » Lois, l’enseignante, encourageait Bardston et ses deux cousins à tendre vers l’excellence. « Elle était très exigeante, raconte-t-il en riant. On l’appelait Cerbère. C’était une maîtresse bienveillante qui insistait pour qu’on donne toujours le meilleur de nous-mêmes. Ses normes élevées ont influencé ma musique et aussi d’autres aspects de ma vie. »

Après avoir terminé ses études auprès de Navarra, il est retourné à Montréal où il a rencontré et est tombé amoureux du jeune cinéaste ambitieux Claude Lavoie le jour de la Saint-Valentin en 1985. (Lavoie a plus tard réalisé un documentaire primé sur la vie de Bardston intitulé Robert Bardston : Le fils du barde.) La même année, Bardston a décroché un poste de professeur résident au collège de Medicine Hat, en Alberta. Malheureusement, c’est aussi cette année-là que Bardston et Lavoie ont reçu un diagnostic de VIH. « J’ai refusé d’accepter le ­verdict du médecin qui m’a dit que j’allais mourir dans cinq ans, dit-il. Je me suis dit qu’il était fou. Une maladie gaie? Qui avait jamais entendu parler d’une maladie qui ne s’attaquait qu’à une partie de la population? »

En plein déni classique, Bardston s’est réfugié dans sa musique pour tenter d’oublier sa situation. « C’était une distraction idéale face au VIH. Je menais la vie dont j’avais toujours rêvé : j’enseignais dans un établissement postsecondaire, je me produisais partout au pays en solo et mes étudiants remportaient de grands concours, donc j’avais réellement l’impression de faire une contribution tangible. Et sur le plan personnel, j’avais un partenaire qui m’aimait et pour qui j’avais un amour sans bornes. »

Tout cela a changé quand Lavoie est tombé malade et est décédé en 1999. Bien qu’ils étaient séparés depuis quelque temps déjà, ils étaient restés proches. En fait, quelques jours avant sa mort, Lavoie a essayé de donner à Bardston un recueil de photos des années qu’ils avaient passées ensemble, mais Bardston a rejeté son offre avec colère. « C’est une chose que je regrette amèrement, avoue-t-il. Il essayait de faire un dernier geste d’amour envers moi et j’ai eu trop peur de penser à sa mort pour lui accorder la même générosité en retour. »

Après le décès de Lavoie, l’état de santé de Bardston — tant sur le plan physique qu’émotionnel — s’est mis à se détériorer, de même qu’une nouvelle relation prometteuse. Même s’il vivait l’une des périodes les plus productives de sa carrière artistique, il a fait une grave dépression et a sombré dans une spirale destructrice. Après sa seconde tentative de suicide en 2010, il a passé cinq mois à l’hôpital où on lui a administré des antidépresseurs et des stabilisateurs de l’humeur. L’un de ses amis, le Dr Hank Hak, lui rendait visite à l’hôpital pour prendre des leçons de musique, ce qui lui a redonné goût à la vie. « C’était un tournant pour moi. La musique a fait toute la différence. »

Une fois rétabli, Bardston a pris la décision délibérée d’utiliser son temps et ses talents pour défendre les droits et intérêts des personnes vivant avec le VIH qui ont des problèmes de santé mentale. En 2012, il a créé « Music and Musings » et a récemment été invité à se produire dans le cadre d’une conférence organisée par plusieurs groupes de lutte contre le VIH à Edmonton. La fin de semaine, il dirige des groupes de discussion à Medicine Hat où les gens peuvent parler ouvertement de leurs problèmes de santé mentale. Il est également coprésident du Canadian HIV/AIDS Black, African and Caribbean Network, un réseau d’organismes qui luttent pour mettre fin à l’épidémie de sida chez les populations africaines, caribéennes et noires du Canada.

Chaque fois qu’il en a l’occasion, Bardston parle des gens plus âgés vivant avec le VIH qui ont survécu aux prédictions terrifiantes des années 80 et qui doivent maintenant composer avec une exclusion sociale douloureuse, la perte d’êtres chers et la solitude à mesure qu’ils vieillissent. « Ce groupe d’âge souffre d’un désespoir intrinsèque que seule l’empathie de toute la communauté de personnes vivant avec le VIH peut alléger, dit-il. Cette génération de survivants de longue date a besoin de l’acceptation et de la protection de la société pour pouvoir s’accepter et se protéger elle-même. » Par-dessus tout, il veut que les autres survivants comme lui sachent qu’ils ne sont pas seuls. « Ma tâche en tant que défenseur des droits? dit-il dans son spectacle Music and Musings, est simplement de partager mon mantra : je suis là et je compte le rester pendant quelque temps encore. »

Jennifer McPhee est une rédactrice pigiste qui collabore régulièrement avec Vision positive. Son travail a paru dans Chatelaine, The Globe and Mail, Childview et bien d’autres publications.

Photographie par Colin Way

 

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