Vision positive

hiver 2013 

Profil : Loin du presbytère et de la clôture blanche

La vie de Claudia Médina a pris bien des courbes inattendues, l’amenant à faire un changement de cap imprévisible. Aujourd’hui, elle informe et appuie d’autres Latinos et des femmes séropositives incarcérées.

par Peter Carlyle-Gordge

 

Claudia Médina a grandi dans un quartier difficile de Toronto. Fille unique d’une mère célibataire qui a émigré de Bogota (Colombie) alors qu’elle n’avait que cinq ans, Claudia a mené une existence abritée. Sa mère l’a inscrite à des écoles catholiques situées dans des quartiers plus sécuritaires parce qu’elle ne voulait pas que Claudia passe du temps dans leur voisinage. Tout a changé lorsque Claudia a décroché son premier emploi à 15 ans dans un théâtre. « J’ai commencé à me faire des amis et à fréquenter des gens au-delà de mon monde protégé. »

Claudia s’est liée d’amitié avec un jeune homme dont elle est tombée amoureuse. Peu de temps après leur rencontre, elle a commencé à fréquenter son église presbytérienne. À 16 ans, influencée par les pratiques religieuses du jeune homme, Claudia est devenue une chrétienne née de nouveau. Son plan de vie comprenait le mariage, quatre enfants et une belle maison avec une clôture blanche.

Claudia Medina

Mais Claudia était aussi une adolescente qui découvrait sa sexualité. « Les relations sexuelles avant le mariage ont toujours été une grande source de culpabilité pour moi », avoue-t-elle. « J’étais jeune, je subissais des changements hormonaux et j’avais des pulsions sexuelles, de nature bisexuelle comprises, mais l’Église m’avait appris que le sexe en dehors du mariage était un péché, donc j’y prenais rarement plaisir. La solution était de cacher mes désirs bisexuels et de me marier. » Peu après les fiançailles, Claudia a commencé à se rendre compte que quelque chose n’allait pas entre elle et son fiancé. Ils étaient tous deux jeunes et pleins de vie, mais l’étincelle sexuelle semblait absente; elle se demandait pourquoi ils faisaient l’amour si peu souvent. « Je me suis lancée dans une aventure extraconjugale pour fuir mes problèmes de couple », ce qui n’a fait qu’exacerber son sentiment de culpabilité catholique.

Puis, un mois avant la date prévue du mariage, en plein milieu d’une dispute, le fiancé de Claudia a admis qu’il avait des relations sexuelles avec des hommes depuis un certain temps, mais que cette situation le rendait malheureux et qu’il croyait que c’était un péché. Claudia savait que si elle divulguait ce fait, sa mère et ses proches lui interdiraient de revoir son fiancé, et elle perdrait son meilleur ami et l’amour de sa vie. Elle a donc décidé de croire son fiancé quand il lui a dit qu’il avait cessé d’avoir des rapports sexuels avec des hommes, et ils se sont mariés comme prévu.

 

UNE FOIS INSTALLÉS dans leur nouvelle vie commune, Claudia et son mari savaient que quelque chose n’allait toujours pas. Ils ont pensé qu’un enfant remplirait peut-être le vide qu’ils ressentaient. C’est ainsi qu’en 1993, à l’âge de 23 ans, Claudia a donné naissance à son fils. Elle a été malade et a été atteinte de dépression pendant toute sa grossesse. Dans la culture latino-américaine, dit Claudia, les femmes sont censées être fortes et persévérer malgré les obstacles. « Je ne croyais pas pouvoir me confier à ma famille à cause de ma dépression, mais aussi parce que je ne voulais pas les accabler avec mes problèmes conjugaux. En faisant semblant que tout allait bien et que nous avions une merveilleuse famille, il était plus facile de nous faire accepter dans l’église. »

« Nous avons continué à être actifs dans l’église, dit-elle, mais je me suis lentement rendu compte que la religion organisée m’avait raconté bien des mensonges. » Claudia et son mari ont révélé les secrets de leur vie conjugale à leur ministre, qui leur a conseillé de prier et de retourner le voir pour des séances de counseling. Un moment clé s’est produit pendant qu’elle parlait à la femme du ministre : on a commencé à parler d’une marche de lesbiennes à l’occasion de la Journée de fierté des lesbiennes et des gais. La femme du ministre a émis des commentaires très négatifs à l’endroit des lesbiennes, ce qui a déplu à Claudia. « Cette soi-disant femme chrétienne a dit qu’elle ne laisserait même pas une lesbienne manger dans la même gamelle que son chien. »

Elle s’est jointe à un groupe de soutien pour femmes mariées à des hommes bisexuels et a été scandalisée d’entendre ce que certaines d’entre elles enduraient simplement pour préserver leur union. Une des femmes a décrit comment son conjoint, à qui elle était mariée depuis 12 ans, allait dans une autre pièce pour se déshabiller. « Quand j’ai entendu ça, dit Claudia, je me suis rendue compte que nous ne pouvions rien au fait que mon mari était attiré par les hommes. La bisexualité n’était pas quelque chose qu’il fallait changer, mais plutôt une chose qu’il fallait accepter. »

Sa première année comme mère a été marquée par le doute, la dépression et la maladie. Se sentant seule et triste, elle a commencé à s’infliger des coupures; son mariage s’est graduellement détérioré. En avril 1994, une perte de poids constante et la crainte d’avoir été exposée au VIH ont poussé Claudia à se soumettre à un test de dépistage, dont les résultats ont été positifs. « Ce diagnostic m’a renversée », se rappelle-t-elle. Elle a encouragé son mari à subir un test dont les résultats se sont également avérés positifs. Ils ont continué de s’appuyer mutuellement comme amis, mais le mariage était fini. Elle a quitté le foyer conjugal avec son fils en 1996.

Au début, Claudia a blâmé son ex-mari pour l’infection, mais « c’est à moi-même que j’en voulais réellement d’avoir été aussi naïve », dit-elle. « Je savais que nous nous exposions au VIH, mais j’ai refusé d’enlever mes œillères et de reconnaître que le virus pouvait m’affecter. Avec le recul, je peux maintenant analyser tous les facteurs qui ont contribué à mon diagnostic : un manque de renseignements sur le VIH/sida, ma religion, ma faible estime de soi, les traumatismes subis dans mon enfance suite à la violence dont j’ai été témoin dans ma famille et le déséquilibre des pouvoirs entre les sexes dans les relations que je choisissais. »

 

APRÈS AVOIR REÇU son diagnostic, elle a sombré dans une grave dépression qui a duré deux ans. La seule chose qui l’a empêchée de toucher le fond était le fait d’avoir à s’occuper de son jeune fils. Elle voulait prendre soin de lui et mieux prendre soin d’elle-même.

Désireuse de surmonter sa dépression et de redonner quelque chose à la communauté qui l’avait soutenue après son diagnostic, Claudia a commencé à faire du bénévolat auprès de divers organismes de lutte contre le sida (OLS), notamment le bureau des conférenciers de la fondation People With AIDS (PWA) de Toronto, le Teresa Group et Positive Youth Outreach.

Son premier emploi rémunéré dans le domaine a été à Voices of Positive Women. Elle a été ensuite embauchée à PWA et, en 2006, elle et son ami Samuel Lopez, un militant communautaire, ont fondé Latinos Positivos, un organisme d’intervention dirigé pour et par les personnes hispanophones séropositives de Toronto. Bon nombre des Latino-américains séropositifs qui habitent à Toronto et ailleurs au Canada sont de nouveaux immigrants. Ils se sentent souvent isolés, ce qui, selon Claudia, est dû en partie à l’ignorance et aux préjugés qui existent au sujet du VIH dans la communauté latino-américaine et au manque de services culturellement appropriés. Mais les choses s’améliorent peu à peu, et nous accueillons chaque semaine de nouveaux arrivants qui recherchent une entraide et un sentiment d’appartenance à la communauté.

Claudia a vu l’homophobie qui existe dans la culture latino-américaine au sein de sa propre famille. « Je pense qu’il aurait été plus facile pour mes proches de pardonner à mon mari s’il avait été infecté en ayant des rapports hétérosexuels », dit-elle. « À cause de cette homophobie, il est beaucoup plus difficile pour moi de dévoiler à ma famille que je suis queer. »

Selon Claudia, il faudra encore beaucoup d’éducation pour surmonter l’homophobie, ainsi que la stigmatisation et la discrimination liées au VIH, qui existe dans les communautés latino-américaines. En 2008, l’organisme a produit une vidéo éducative en langue espagnole intitulée : Nuestras Caras, Nuestras Historias (Nos visages, nos histoires) montrant des immigrants latino-américains séropositifs vivant au Canada (voir « Art posi+if : Latino Positivo » dans le numéro printemps/été 2010). Les six hommes et femmes interviewés — dont Claudia — y livrent leur témoignage sur la vie avec le VIH.

Plus récemment, Claudia a aussi raconté son témoignage dans un documentaire réalisé en 2012, intitulé Femmes et séropositives : Dénonçons l’injustice qui illustre l’incidence de la criminalisation de la non-divulgation sur les femmes séropositives au Canada. « La question de la criminalisation est très importante pour moi », dit-elle. « Je crois que chaque personne doit assumer elle-même les risques qu’elle prend lorsqu’elle a des relations sexuelles, au lieu de blâmer les autres. »

EN 2009, CLAUDIA a commencé à travailler à temps plein comme coordonnatrice des programmes pour femmes incarcérées du Prisoners’ HIV/AIDS Support Action Network (PASAN). Le PASAN est un OLS qui fournit de l’information et du soutien aux détenus et ex-détenus de l’Ontario sur le VIH, l’hépatite C et la réduction des méfaits. Claudia anime des ateliers éducatifs et fournit du soutien aux femmes séropositives en milieu carcéral. « J’adore mon travail. Le système a négligé ces femmes », dit-elle. Dans son travail, elle s’occupe de femmes qui ont eu des démêlés avec la loi et qui sont marginalisées en raison des attitudes [sociétales]. « Je leur fais savoir qu’elles ne sont pas seules et qu’il y a quelqu’un qui se soucie de leur santé et de leur subsistance. »

Claudia arrive à trouver un équilibre entre son travail dans la communauté de personnes vivant avec le VIH et les joies et les défis de la maternité. Quand son fils avait trois ans, Claudia a essayé de lui parler du VIH, « mais il était trop jeune », se rappelle-t-elle. « Quand j’ai mentionné que maman avait aussi le VIH, il a répondu : « Moi aussi je veux avoir le VIH, comme maman. » Quand il a eu sept ans, elle a pu lui en dire davantage. Quand elle était paralysée par la dépression, par exemple, il lui demandait pourquoi elle voulait s’étendre sur le divan. Ces conversations étaient parfois difficiles, mais Claudia pense qu’il est important pour les parents d’être ouverts avec leurs enfants : « Nous pensons que les enfants sont fragiles, mais ils sont intelligents et savent souvent quand quelque chose ne va pas », dit-elle. « Donc, il faut leur parler. » Elle croit aussi qu’il est essentiel de les rassurer que vous serez avec eux pendant encore longtemps.

Claudia doit encore composer avec la dépression, mais elle se sent plus forte et plus optimiste que jamais auparavant. Quand elle a reçu son diagnostic, elle pensait qu’elle serait morte avant 40 ans. Cela n’a pas été le cas; en fait, ce n’est que tout récemment qu’elle a commencé à prendre des antirétroviraux, 18 ans après son diagnostic. Maintenant, au début de la quarantaine, il lui reste probablement 30 ou 40 autres années à vivre. « Ce qu’il me faut pour rester en vie, c’est d’éviter le stress. J’essaie toujours de trouver un équilibre dans ma vie afin de pouvoir en profiter pleinement. Une partie de cet équilibre vient du fait d’aider les autres, ce qui m’apporte beaucoup en retour. Je me sens plus connectée à l’univers », nous dit-elle. « Plus je me suis battue pour surmonter d’obstacles, plus je me suis sentie heureuse et comblée dans la vie. »

Le Winnipégois Peter Carlyle-Gordge est un ancien rédacteur des publications Macleans, Time Canada et The Financial Post. Il a également travaillé comme annonceur à la radio et réalisateur pour CBC et est un ancien correspondant du R.-U. pour le journal Toronto Star. Dans les années 80, il était le président de la clinique Village (maintenant appelée Nine Circles Community Health Centre), un joueur clé dans l’épidémie de VIH au Manitoba.

Photographie par Michelle Gibson

 

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