Art Positif : Un esprit libre

hiver 2012

Art Positif : Un esprit libre

Simon a d’abord fait les manchettes quand il a été renvoyé des Forces canadiennes parce qu’il était séropositif. Près de vingt ans après avoir eu gain de cause, cet ancien matelot a trouvé une nouvelle façon de s’exprimer et de se rapprocher des autres par la peinture.

par Jennifer McPhee

Simon Thwaites, un peintre de ­Halifax, est peut-être une personne chaleureuse et accueillante qui a l’art de mettre les gens à l’aise, mais ne vous y méprenez pas . . . il ne se laisse pas faire. ­Provoquez-le et vous en aurez la preuve!

Sa légendaire bataille a débuté en 1989 lorsque les Forces canadiennes (FC) l’ont ­renvoyé parce qu’il était séropositif, quelques mois seulement avant d’être admissible à une pension pour raisons de santé. Avant de le démettre de ses fonctions, la Marine lui a retiré sa cote de sécurité; il ne pouvait donc plus accomplir que des tâches ­inférieures habituellement confiées au personnel de la Marine coupable d’infractions. « Mes camarades de l’armée pensaient que j’avais commis un crime horrible », raconte-t-il en riant. À un moment donné, les FC l’ont même placé en isolement et l’ont forcé à nettoyer sa cuvette de toilette et sa baignoire avec de l’eau de Javel.

La Marine estimait qu’il lui restait moins de trois ans à vivre, mais Simon était encore bien vivant en 1994 pour célébrer sa victoire lorsque la Cour fédérale du Canada lui a donné gain de cause et a envoyé, par le fait même, un message clair aux employeurs, à savoir qu’ils ne doivent pas faire preuve de discrimination envers les personnes séropositives.

Peter Engelmann, l’avocat des droits de la personne qui a agi au nom de la Commission canadienne des droits de la personne pendant tout le procès, indique que les preuves médicales présentées pendant les audiences ont permis de renseigner les employeurs canadiens sur le VIH, à une époque où beaucoup d’idées fausses et de craintes non fondées circulaient à propos de cette maladie.

Engelmann se rappelle la compassion et le calme dont Simon a fait preuve, malgré tout ce qu’il avait subi. « Il n’a pas hésité à s’engager dans cette lutte, ce qui était particulièrement courageux à l’époque. Il était déterminé à aller jusqu’au bout. »

Cette année, Thwaites, maintenant âgé de 49 ans, s’est mis à relire le journal qu’il tenait pendant cette période tumultueuse de sa vie et à transformer ces souvenirs douloureux en des œuvres d’art visuel. À l’époque, il avait intitulé son journal « Dead Man Talking » (Un mort qui parle) parce que l’armée le traitait comme s’il était déjà mort.

Même si les tableaux qui s’inspirent de ce journal expriment toute la colère qu’il ressentait envers les FC, ils révèlent aussi sa détermination à surmonter cette épreuve. Sa toile « Frustration », qui rappelle Salvador Dali, dépeint un ­squelette enchaîné agenouillé dans un ­cimetière sur une pile de crânes portant ­chacun un ruban rouge sur le front. On y voit aussi un homme ailé debout sur le dos du squelette.

« Les crânes représentent ceux qui sont morts avant moi . . . je me tiens littéralement sur leurs dos », explique Thwaites. « Les chaînes sont là parce que je suis coincé dans cette situation. Au beau milieu de tout cela, il y a tout de même une personne qui tente de s’échapper et de mener une vie bien remplie au lieu de n’être qu’un squelette ou un crâne. »

Lui-même est surpris de toute la colère qu’il ressentait à l’époque. « Je ne me rendais pas compte de ce que j’éprouvais réellement », dit-il. « Le fait d’être séropositif ne m’a jamais mis en colère. C’est la façon dont on me traitait qui m’enrageait. Certaines choses sont hors de notre contrôle, mais on peut décider comment se comporter envers une personne malade ou qui traverse une période difficile. Peut-être que je m’attends à trop de la part des autres, mais je pense que la race humaine est meilleure que cela. »

Le tribunal lui a accordé plus de 160 000 $ en dommages et intérêts. Après avoir payé les impôts et les honoraires des avocats, il ne lui restait ­qu’environ 30 000 $ (et le gouvernement est venu lui réclamer encore davantage plus tard). Il a utilisé cet argent comme mise de fonds pour acheter une maison et a commencé à se consacrer à son art, un domaine où il excelle depuis l’enfance. « Mes enseignants rendaient l’art amusant », dit-il. « Tout ce qu’on fait dans la vie est bien ou mal. Mais ils m’ont appris que l’art ne pouvait jamais être mal. »

Maintenant, Thwaites aime relever le défi d’apprendre de nouvelles techniques par lui-même et perçoit l’art comme un moyen de communiquer avec les autres et de se rapprocher d’eux. C’est pourquoi ses œuvres reflètent ses propres expériences et comportent presque toujours des histoires et des thèmes cachés. « J’aime regarder quelqu’un examiner une œuvre d’art et ­tenter de deviner ce qu’elle signifie. »

« Prophecy Awakening » (L’éveil de la prophétie), une toile de style mosaïque illustrant des mains qui libèrent des objets retenant des personnes miniatures, ­explore l’idée que nous appartenons tous à une communauté qui nous aide à découvrir et à libérer ce qui est à l’intérieur de nous. C’est un thème qui touche Thwaites de près, car peu de gens saisissent aussi bien que lui les risques et les avantages qu’il y a à être membre d’une communauté. Comme il vit avec le VIH depuis plus de 25 ans, il s’est fait beaucoup d’amis et il a vu ceux-ci s’éteindre les uns après les autres. Il fréquentait un groupe de soutien dont tous les membres sont décédés en un seul été. De plus, parmi les 27 premières personnes qui ont cherché à obtenir un traitement pour le VIH à ­l’Hôpital général Victoria de Halifax au milieu des années 80, Thwaites est le seul à être encore vivant.

La route n’a pas été facile, mais Thwaites continue de tendre la main à d’autres personnes séropositives en organisant des ateliers sur l’art, en se joignant à des groupes de soutien et même en accompagnant des patients hospitalisés en fin de vie. « Les survivants n’éprouvent pas seulement de la tristesse parce qu’ils ont perdu un être cher », dit-il. « Mais ils se rappellent aussi l’amour et la joie qu’ils ont partagés quand cette personne était en vie. Il n’y a pas que ce qu’on a perdu. Il y a aussi ce qu’on a gagné. »

L’expérience de Thwaites lui a appris que le fait de se joindre à un groupe de personnes séropositives pour partager les expériences vécues avec les médecins, les médicaments et leurs effets secondaires permet de donner à beaucoup de gens les renseignements dont ils ont besoin pour rester en vie. « Je pense que les groupes de soutien sont ce que l’on a inventé de mieux depuis le fil à couper le beurre. Au fond, c’est ce qui importe le plus — être à l’écoute de ceux qui sont dans les tranchées et qui vivent avec la maladie. »

Selon Thwaites, les médecins et les infirmières utilisent parfois des euphémismes quand ils parlent du VIH, mais pour sa part, il préfère dire et entendre la vérité toute crue. Cela peut énerver certaines personnes, dit-il, mais c’est probablement grâce à sa curiosité naturelle qu’il est encore en vie.

« Dans les conférences, je suis celui qui a toujours la main levée », avoue-t-il avec un rire. « Les gens me regardent et pensent : “Oh non! Il est là! Est-ce qu’il va dire quelque chose?” Mais si on ne pose pas de question, on n’obtient aucune explication et on ne comprend pas. Et si je ne comprends pas, il y a fort à parier que la personne assise à côté de moi ne comprend pas non plus. J’ai plutôt tendance à être militant sur ce plan. »

En 2009, Thwaites est devenu ministre religieux et a aidé à fonder une nouvelle église à Halifax appelée Angel Hall. Son côté spirituel transparaît dans plusieurs de ses toiles, qui dépeignent souvent des anges et ressemblent à des vitraux. Ses plus récents tableaux, montrant des mains qui attrapent puis libèrent des papillons, révèlent qu’il est prêt à ce qu’un changement se produise dans sa vie. « J’aurai 50 ans l’an prochain », nous apprend-il. « Je ne sais pas trop ce que l’avenir me réserve, mais une chose est sûre, l’art continuera à me soutenir. »

Pour voir d’autres œuvres d’art de Simon Thwaites, consultez www.brightlantern.ca