Vision positive

Été 2018 

Art posi+if : L’artiste guérisseur

Conversation entre Darien Taylor et l’artiste Andrew Zealley.

Being & Otherness, 2014

Andrew Zealley est un shaman queer. Il croit que l’art peut guérir. Par son art et la manière dont il mène sa vie (son art et sa vie sont difficilement séparables), il est constamment en quête des ingrédients d’un composé guérisseur miraculeux qui apaiserait les esprits et les corps queer.

J’ai rencontré Andrew pour la première fois à la fin des années 1970, quand il faisait partie de la faune de la rue Queen Ouest de Toronto et du groupe proto-électro queer TBA, à l’hôtel Beverly, un bar fréquenté par des étudiants en art et autres jeunesses désabusées de l’époque. Je l’ai croisé de nouveau des années plus tard, alors qu’il jouait avec le groupe Greek Buck. Comme membre du public, j’ai cru, de façon simpliste, qu’Andrew était musicien. Mais j’ai appris au fil du temps qu’il est bien davantage.

Tout d’abord, Andrew ne s’intéresse pas tant à la musique qu’au son même — des sons énergiques, souvent discordants et incongrus — et aux silences — qui ne se conjuguent pas de la façon dont nous concevons traditionnellement la musique. Son travail sonore fait appel à nos oreilles pour écouter et à notre esprit pour entendre différemment.

Deuxièmement, l’art d’Andrew a évolué au-delà de son œuvre sonore pour inclure des prestations ritualisées, ainsi qu’un art conceptuel, qu’il documente souvent de photos, de vidéos et de livres d’art. Dans ces œuvres, il explore sans cesse les thèmes du sexe, de l’amour et de la guérison.

Depuis les années 1980, l’art d'Andrew a documenté  sa relation avec le VIH, d’abord comme aidant naturel, puis comme personne vivant avec le VIH, et toujours comme guérisseur. Ses œuvres et lui présentent une vision du VIH intégrée, compatissante, et optimiste d’un cheminement vers la santé.

Darien Taylor : Quand vous êtes-vous d’abord intéressé à l’art?

Andrew Zealley : Mon intérêt pour la musique et les sons remonte à mon enfance. On me trouvait souvent dans le placard de ma chambre, enfant, avec le tourne-disque portatif de ma sœur, où je faisais aller et venir les disques du bout des doigts, en explorant les sons étranges que ces gestes produisaient. J’ai donc toujours été intéressé par les sons et la musique.

Mon père, un artiste professionnel, avait un studio à la maison, et mes parents ont toujours encouragé mon intérêt pour l’art. En 1970, quand j’ai eu 13 ans, mon père m’a acheté le premier disque de Yoko Ono avec le Plastic Ono Band. Six mois plus tard, ma mère m’a offert mon premier casque d’écoute pour mon anniversaire!

Je me souviens d’avoir acheté un numéro de FILE Megazine quand j’étais adolescent, qui a eu une influence profonde sur moi. FILE, publié par le collectif d’artistes General Idea, documentait la scène artistique queer, subversive, clandestine qui secouait Toronto et d’autres centres urbains internationaux à l’époque. Toute ma conception de l’art en a été bouleversée : on y mêlait le glam rock aux sensibilités du punk et à des références à l’Art déco et à la nostalgie des années 1940.

DT : Quelle sorte d’impact a eu le VIH/sida sur la scène des arts?

AZ : C’est devenu une force mobilisatrice pour la communauté des arts de la ville. Dans les années 1980, l’échange entre les mondes des arts visuels, de la musique et du spectacle explosait. Quand le sida a frappé, la scène des arts interdisciplinaires vibrait déjà. Ce fut une époque merveilleuse, sur le plan artistique, et une période effroyablement terrifiante en ce qui a trait au sexe et à l’identité queer. Bien des artistes queer de la ville se sont ralliés autour du drapeau du sida comme stratégie de survie. Nous nous soutenions les uns les autres. La communauté des arts, la communauté queer et la communauté du VIH/sida étaient soudées à cette époque.

DT : Une grande partie de votre œuvre explore le médium du son. Pouvez-vous nous parler un peu du travail que vous avez accompli dans ce médium?

AZ : Dans les années 1980, j’ai écrit de la musique et j’ai joué dans des groupes pop connus, comme TBA et Perfect World. Dans les années 1990, j’ai écrit de la musique de film pour le réalisateur John Greyson et en 2000, j’ai coproduit la chanson-thème de la série télé à succès Queer as Folk.

L’écoute fait partie du cours d’écriture environnementale que j’enseigne présentement à l’Université York. Pour moi, écouter ne se limite pas à entendre seulement avec l’oreille, c’est aussi « l’écoute profonde », qui permet de capter la sensation de la vibration et du mouvement du son.

DT : Vous avez collaboré avec l’artiste visuel Robert Flack. Pouvez-vous décrire ce travail et votre relation avec Robert?

AZ : En 1989, j’ai commencé à collaborer avec Robert Flack, qui a reçu son diagnostic de séropositivité à peu près en même temps que j’étais aux prises avec de sérieux problèmes de foie.

Nous avons cherché des méthodes de guérison parallèles, des représentations visuelles et audio du corps, de l’esprit et de l’âme, et des histoires de personnes queer comme des shamans et des guérisseurs. Cette collaboration a produit l’exposition Empowerment, à la galerie de presse Garnet, en 1991 — une série de dessins qui illustrent les chakras du corps, accompagnés d’une trame sonore ambiante. Les installations d’images et de sons de cette exposition font maintenant partie de la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa.

J’ai été la dernière personne au chevet de Robert quand il est mort, en 1993. Il était au vieil hôpital Wellesley.

Un ami artiste, David Rasmus, avait disposé certaines de ses magnifiques photos de fleurs et du ciel sur le mur faisant face à Robert. Robert était très calme ce soir-là. Son exemplaire de The Tibetan Book of the Dead était sur le lit à côté de lui. J’ai tourné ma chaise pour m’asseoir côte à côte avec lui. Nous sommes restés assis en silence pendant des heures, en regardant les fleurs, le ciel bleu et les nuages joufflus de Rasmus.

Quand je partais, il a dit doucement : « Continue à travailler ta musique. » Je n’ai jamais dérogé à cette directive.

DT : Puis vous êtes vous-même devenu séropositif….

AZ : Oui, je suis devenu séropositif en 2001. À ce moment-là, mon art portait déjà sur des questions liées au sida depuis plus de 10 ans. Alors j’ai cru que je connaissais les enjeux, mais je n’avais pas anticipé les problèmes du VIH sur ma propre peau, pour ainsi dire.

Andrew Zeally devant « shadow prints », photographié par Roberto Bonifacio, 2015

DT : Prendre soin de soi a-t-il pris un autre sens après que vous êtes devenu séropositif?

AZ : Quand j’ai reçu mon diagnostic de séropositivité, j’ai redoublé d’ardeur à prendre soin de moi. Je suis devenu sérieux à propos de ce que je mets dans mon corps — de l’eau propre et de bons aliments, préparés avec amour. Au début j’ai eu des problèmes avec les effets secondaires de mon traitement du VIH, et c’est seulement en 2009 que j’ai trouvé une combinaison de traitements qui fonctionnait pour moi.

Mon art et mes soins personnels axés sur le sida ont évolué côte à côte, et ce lien s’est approfondi après mon diagnostic de VIH.

DT : La création artistique offre un genre de guérison pour vous. Pouvez-vous me parler de certaines œuvres que vous avez faites après le diagnostic et de leur relation à la guérison?

AZ : La musique peut offrir des expériences d’une richesse soignante. Pensez à la musique disco et à la conscience communautaire qui s’est épanouie dans son sillage!

En 2004, j’ai travaillé sur deux pièces sonores importantes sur le thème du sida. L’une se nomme « Five Nocturnes for Electricity », publiée sur vinyle seulement en 100 exemplaires avec des photographies de l’artiste et co-fondateur de General Idea, AA Bronson. Les pièces sonores explorent le rêve et la guérison. Elles reflètent les photos de Bronson d’hommes gais nus dans leur lit. Ensemble, le son et les photos offrent des façons de réimaginer le lit comme étant un lieu de réconfort et d’amour, au lieu d’un endroit de mort comme il était avant l’époque de la thérapie antirétrovirale.

La deuxième pièce était une prestation organisée par Ultra-red, un collectif d’artistes œuvrant dans le son et le militantisme politique. La prestation a eu lieu au Musée des beaux-arts de l’Ontario, dans le cadre de la Conférence internationale sur le sida de 2006. Les artistes ont enregistré des déclarations des délégués à la conférence. Les sons superposés étant diffusés dans l’immense espace du musée, le résultat était un rugissement massif, profondément énergisant. Des remixages par les artistes sont téléchargeables en ligne gratuitement sur le site d’Ultra-red.

Le processus de recherche et de production d’œuvres originales peut être guérisseur, et parfois les œuvres transmettent des idées de guérison en elles-mêmes — par exemple, Being & Otherness, une pièce tirée d’un ensemble plus vaste intitulé Black Light District.

J’ai commencé par un exemplaire de L’être et le néant, de Jean-Paul Sartre, un texte existentiel précurseur qui m’a beaucoup influencé quand j’avais environ 17 ans. La photographie illustre une première édition reliée qui m’a été donnée par un ancien professeur-ami, et une série de bouteilles de verre avec des bouchons en caoutchouc. Les bouteilles suggèrent sans équivoque le nitrate d’amyle, un inhalant utilisé pour améliorer les pratiques sexuelles qui est désormais interdit au Canada. La pièce exprime les effets d’altérité de la drogue et du livre comme façons d’atteindre ce que j’appellerais la « position privilégiée de l’étranger ».

DT : Vous êtes retourné aux études à ce moment-là…

AZ : Oui, à l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario en 2011, après 32 ans. Cette décision m’est venue en partie de mon statut séropositif, du désir de me mettre au défi et dans le but d’enseigner. Ce fut un moment déterminant pour moi, pour rapprocher ma créativité, mes problèmes de santé et mon intérêt pour les personnes queer guérisseuses et shamans.

DT : Comment votre travail actuel à l’Université York poursuit-il l’examen des thèmes de guérison et de soins personnels?

AZ : Ma recherche en vue du doctorat comprend un projet de résidence en studio à la Toronto People with AIDS Foundation (PWA), intitulé « Ceci n’est pas de l’art-thérapie ». Je veux montrer que créer de l’art et réagir à l’art peut offrir une guérison différente des tendances pathologisantes du modèle de l’art-thérapie communément offert aux personnes vivant avec le VIH. Le projet est guidé par une simple interrogation : qu’est-ce qui devient possible lorsque les artistes sont visibles et actifs dans les organismes de lutte contre le VIH?

 Je crois qu’il est temps d’amener les artistes dans les organismes communautaires de lutte contre le VIH dans des rôles semblables à ceux des praticiens des soins complémentaires.

DT : Comment ce travail difficile influe-t-il sur votre propre santé?

AZ : Les défis et la rigueur des études supérieures semblent être bénéfiques pour ma santé. Mes comptes liés au VIH n’ont jamais été mieux. En me concentrant sur mes études — qui sont liées au statut VIH, à la santé et à la communauté, et qui sont enchevêtrées aux arts — je vois et je sens mon corps répondre positivement.

Pour voir d'autres œuvres d'Andrew Zealley, y compris des exemples de son travail audio, visitez www.andrewzealley.com.

Darien Taylor est l’ancienne directrice de la réalisation des programmes chez CATIE. Elle a cofondé l’organisme Voices of Positive Women, afin d’habiliter et de soutenir les femmes vivant avec le VIH, et est récipiendaire de la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II. Darien vit avec le VIH depuis plus de 20 ans.