Vision positive

Été 2017 

Art posi+if : Le meilleur de deux mondes

La tradition se frotte à l’innovation dans l’œuvre de William Flett.

par Darien Taylor

Épaulard

L’un des premiers souvenirs d’enfance de William Flett le situe dans un avion qui atterrit sur la piste de Haida Gwaii, un soir de pluie sombre. Il avait cinq ans. Même si William et ses parents sont retournés à Vancouver après n’avoir habité qu’un an les îles du peuple haïda, au large de la côte Nord de la Colombie-Britannique, la culture et les riches traditions artistiques des îles ont laissé leur empreinte sur l’expression artistique de William. La vénération des Haïdas pour le monde de la nature et leurs représentations des rencontres spirituelles avec la faune locale ont inspiré les illustrations d’aigles chauves, d’ours et d’épaulards propres à William.

Depuis qu’il a reçu son diagnostic du VIH il y a neuf ans, à l’âge de 19 ans, William est attiré de plus en plus par l’art et la culture de ses ancêtres. « L’art autochtone traditionnel a toujours été important pour moi, dit-il. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre la signification des symboles animaliers de la culture autochtone [illustrations d’animaux et de créatures mythiques qui décorent les totems, les meubles et autres objets] et de créer mes propres dessins avant d’avoir obtenu mon diagnostic. »

Bien que plusieurs de ses symboles animaliers soient haïdas, il ne se concentre pas uniquement sur les animaux associés au peuple haïda. « J’aimerais peindre des symboles de tortue ou de loup, qui sont davantage des animaux de la Côte Est. Ou un oiseau-tonnerre, que l’on voit davantage dans l’art autochtone de la région de Seattle, dit William. Je n’ai pas grandi dans un milieu exclusivement haïda. Parce que j’ai appris de nombreuses cultures autochtones en grandissant, je crois qu’il est important de refléter l’unité de tous les peuples autochtones en créant des motifs nouveaux, mais traditionnels. »

 

Corbeau assis sur un arbre

Les symboles animaliers transmettent les histoires autochtones traditionnelles sur la création ainsi que sur les mondes naturel et spirituel. Le premier symbole de William, un aigle, provient d’un devoir scolaire qui consistait à créer un autoportrait. « Mon emblème familial est l’aigle à deux têtes, et mon nom autochtone traduit est Grand Aigle. J’ai aimé la signification de ce lien. » L’œuvre rend hommage au sculpteur, graveur et peintre haïda Robert Davidson en suivant de près son style représentatif de cet animal mythique.

William a utilisé ses symboles animaliers les plus récents — surtout des impressions numériques mais aussi des toiles à l’acrylique — pour sa croissance artistique et pour innover. Ils mettent l’accent sur un aspect obscur d’un conte animal qui n’est pas traditionnellement représenté. Par exemple, des images haïdas de l’histoire du corbeau qui apporte la lumière au monde dépeignent traditionnellement le corbeau avec la lumière dans son bec, qui l’apporte à la lune, au soleil et aux étoiles. Mais le symbole animalier de William illustre une partie antérieure de l’histoire, à laquelle on ne fait pas souvent référence visuellement, où le corbeau est assis au sommet d’un arbre, déguisé en aiguille de pin.

Ou parfois, William choisit de dépeindre un animal qui n’est pas un protagoniste de l’histoire. « Il n’y a pas beaucoup d’histoires haïdas où la grenouille tient la vedette, explique-t-il. Mais dans bien des histoires de la création, la grenouille communique avec le Créateur. Je souhaite montrer le lien de la grenouille au monde de l’esprit, à la lune, à la nuit, aux étoiles, au royaume éthéré. »

Son épaulard est sans doute le symbole animalier dont William est le plus fier : « C’en est un que j’ai créé à partir de rien sans presque aucune référence aux artistes autochtones précédents. C’est celui qui me représente le plus. »

 

Sa mère et sa grand-mère ont toutes deux influencé le développement de William en tant qu’artiste. Jeune adulte, sa mère, Norma Abrahams, s’est adonnée sérieusement à la sculpture sur argilite. Sa grand-mère, Peggy Shannon, membre éminente de la communauté autochtone locale, et conseillère à l’Université Capilano de Vancouver Nord, travaillait l’art du perlage. Quand l’arthrite est devenue un problème pour elle, elle a multiplié les échanges avec d’autres artisans autochtones qui se spécialisaient en abalone et autres boutons en coquillage servant à fabriquer les traditionnelles couvertures à boutons haïdas. « Partout où j’allais avec elle, comme au Centre d’amitié autochtone, pour des soirées d’artisanat ou de potlatch, les gens la reconnaissaient », se souvient William.

Il mentionne un certain nombre d’artistes haïdas du nombre des amis de sa grand-mère qui ont été des influences marquantes de son art, dont Robert Davidson, la créatrice de mode Dorothy Grant, le sculpteur Bill Reid, et la joaillière et animatrice de télévision Tamara Rain Bull. « J’ai étudié leur travail, imité leurs styles et beaucoup appris d’eux, dit-il, en particulier comment allier le traditionnel et le moderne. »

Oiseau-mouche

Mais William rejette la suggestion que son art et son bien-être en tant que personne vivant avec le VIH soient intimement liés. « Le besoin de m’exprimer par l’art pourrait être un aspect des soins personnels et de l’introspection, dit-il, mais je ne crois pas que l’art soit aussi important à cet égard que mon béné­volat. » Il témoigne de sa participation à deux organismes de Vancouver créées par et pour des jeunes — Gab Youth Services et l’organisme lié au VIH YouthCO — qui lui ont procuré les habiletés et le soutien nécessaires pour se dévoiler gai à 18 ans, et un an plus tard, séropositif. « Le bénévolat est une partie importante de mes soins personnels habituels. »

William a commencé à fréquenter Gab durant la première année de ses études post-secondaires à Vancouver Institute of Media Arts, où il a étudié les effets visuels et l’animation — « le côté artistique de l’industrie cinématographique » comme il le dit. Gab offre un espace protégé aux jeunes LGBTQ de 25 ans et moins, ainsi que de l’information et de l’aiguillage, un local d’accueil, le soutien des pairs, et des événements spéciaux. C’est là que William a pris conscience qu’il avait quelque chose à offrir à titre d’éducateur de pairs.

À la même époque, il a également commencé son bénévolat chez YouthCO. « Au début, je ne me suis inscrit que pour les événements spéciaux, dit-il. Mais j’ai ensuite participé à leur programme social pour les jeunes hommes gais séropositifs, où l’on discutait de médicaments du VIH et de dévoilement. » Sa participation au programme Mpowerment de YouthCO a fait avancer son bénévolat d’un pas quand, comme éducateur de pairs, il a commencé à animer des ateliers sur le consentement et l’utilisation de drogues.

L’occasion de se démarquer est arrivée à l’improviste pour William, quand l’animateur d’une soirée de discussion sur l’affirmation de son identité a soudainement subi une commotion cérébrale. William a réalisé qu’il devait soit prendre l’initiative de créer un ordre du jour pour la soirée, soit l’annuler (d’autres activités de Mpowerment avaient déjà été annulées en raison de ce fâcheux accident). Il a ébauché un plan pour la discussion, et on connaît la suite.

 

Sa participation à YouthCO a aidé William à se stabiliser quand il a découvert qu’il était séropositif durant sa première année d’étude à VanArts. « J’ai manqué deux semaines de cours car j’étais alors aux prises avec ce que je sais maintenant être la séroconversion. À l’époque, je croyais que c’était juste une mauvaise grippe. »

Aigle à deux têtes

Malheureusement, la séroconversion qu’a connue William a bouleversé ses habitudes de sommeil. Il n’arrivait pas à se lever à temps pour ses cours. L’épisode de dépression dont il a souffert en plus après le diagnostic a abattu William qui a fini par décrocher de son programme à VanArts, mais il affirme qu’il pourrait retourner aux effets visuels et au cinéma à l’avenir.

Pour William, le pire aspect de vivre avec le VIH est la stigmatisation. À l’Halloween, quelques mois après qu’il a commencé à prendre des médicaments antirétroviraux, sa mère a trouvé un de ses tubes de pilules et découvert en ligne pour quoi elles étaient prescrites. Ce fut tout un émoi dans la maison où William habite avec sa mère, d’autres membres de la famille et des « amis connus au hasard ». William a alors reçu un appel téléphonique urgent de son père, lui disant que sa mère connaissait désormais son diagnostic et que la nouvelle était en train de se propager comme une traînée de poudre. « C’était une Halloween terrifiante, mais pas comme je l’avais prévu », rigole William cyniquement.

Le VIH a sans doute écarté William de la trajectoire de carrière qu’il avait choisie mais il lui a ouvert d’autres voies à emprunter. Il est devenu éducateur communautaire d’une approche sexuelle positive qui puise dans ses propres expériences de vie avec le VIH. Et c’est un artiste qui est ancré dans deux mondes — le monde dynamique de ce qu’on a appelé la « renaissance » des arts et de l’artisanat haïdas, et le monde technologique moderne du cinéma et des effets visuels. « Je n’ai aucune idée d’où cela va me mener, mais le cheminement pour y arriver est intéressant. »

Darien Taylor est l’ancienne directrice de la réalisation des programmes chez CATIE. Elle a cofondé l’organisme Voices of Positive Women, afin d’habiliter et de soutenir les femmes vivant avec le VIH, et est récipiendaire de la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II. Darien vit avec le VIH depuis plus de 20 ans.