Vision positive

été 2012 

Art posi+if : Dans la peau

Lorsque l’artiste d’Hamilton, Andrew McPhail, a dévoilé son statut VIH, ses œuvres collaient à la réalité — grâce à 60 000 Band-Aids

Entrevue de RonniLyn Pustil

 

Qu’est-ce qui inspire votre créativité artistique?

Il semble qu’en général, mon art ait été inspiré par des événements tragiques — la majorité de mes œuvres reposent sur l’acceptation de situations de la vie qui sont terribles ou nuisibles. Je pense que le fait d’exprimer ce qui nous dépasse nous aide à le normaliser. On atteint un point où l’on peut vivre avec ces choses de manière confortable sans être complètement dépassé.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à créer « all my little failures » (tous mes petits échecs)?

Je travaillais sur une autre œuvre avec des Band-Aids — de petites formes ­organiques que j’empilais en tas. Elles ressemblaient à des formes anthropomorphiques, comme des parties du corps. Je voulais créer une œuvre beaucoup plus imposante et ainsi, habiter mon œuvre, alors j’ai pensé fabriquer quelque chose que je pourrais porter. Durant cette période, un père de Mississauga, Ontario a tué sa fille parce qu’elle ne voulait pas porter le hijab à l’école. Cet événement m’a beaucoup touché et j’ai donc décidé de créer une burka à partir de Band-Aids.

Ce vêtement qui ressemble à une dentelle de peau est constitué de plus de 60 000 pansements que vous avez invariablement collés ensemble. Combien de temps cela vous a-t-il pris à fabriquer?

J’y travaille par intermittence depuis quatre ans. Je pense toujours qu’il est terminé, mais il réclame d’être agrandi un peu. J’entreprends de nouvelles œuvres, alors lorsque toute mon attention sera absorbée par celles-ci, « all my little failures » existera tel quel. D’ailleurs, je pense déjà à d’autres œuvres où je pourrais utiliser des Band-Aids. Je veux faire une tente sous laquelle les gens pourraient aller sans avoir à la porter. Ça nécessiterait beaucoup de Band-Aids, alors nous verrons où cela va nous mener.

De quelle façon le public a-t-il réagi à « all my little failures » lorsque vous l’avez porté dans des endroits publics dans le cadre de vos performances artistiques?

Lorsqu’elle est dans une galerie, la burka est présentée sur un mannequin et j’offre habituellement une performance lors de l’inauguration de l’exposition. Je l’ai portée dans la rue et j’ai distribué des Band-Aids aux gens ou bien j’ai collé des pansements adhésifs sur eux. Les performances sont très flexibles étant donné que tout peut arriver lorsque vous approchez les gens dans la rue.

Lorsque j’ai offert une performance à Fredericton, les gens pensaient que je quêtais et m’ont donné de l’argent, ce qui était très gentil. Certaines personnes pensaient que je revendiquais une quelconque action politique qui avait à voir avec la guerre en Iraq. Cependant, la réaction la plus courante chez les gens est que mon œuvre les rend mal à l’aise, parce que je suis recouvert des pieds à la tête et qu’ils ne peuvent identifier mon sexe. Et je leur dis toujours : « Regardez mes jambes poilues. Je suis un homme! »

Quelle est la signification de « all my little failures »?

Pour moi, cette œuvre renferme de nombreuses significations qui se sont accumulées avec le temps et, j’espère que le public les saisit. Elle aborde principalement le fait d’être couvert et dissimulé, mais en même temps, le fait que la façon dont on se cache attire l’attention vers soi et nous rend extrêmement visible. J’ai superposé cette notion aux personnes vivant avec le VIH et au fait que si je ne disais pas que je suis séropositif, on ne le devinerait probablement pas. Un voile peut à la fois cacher et révéler — un peu comme les aspects de la vie avec le VIH et les divers degrés que l’on peut révéler en public ou non.

Est-ce votre première œuvre inspirée par le VIH?

Mes œuvres ont toujours été influencées par mon statut, mais c’est la première fois que j’aborde visiblement ce sujet. Je voulais être plus ouvert au sujet de ma séropositivité dans mes œuvres — et, pour ce faire, je devais m’exposer plus publiquement comme une personne vivant avec le VIH. Lorsque j’ai commencé à travailler sur mon œuvre, je pensais à l’hypocondrie, à la panique et à la nervosité que je ressens lorsque je dois gérer un problème de santé et comment j’essaie de me raisonner. C’est d’ailleurs cette hypocondrie qui a été l’inspiration initiale pour cette œuvre.

Cette œuvre dégage un certain humour noir.

Mon œuvre est un peu humoristique parce que lorsque l’on voit l’exagération, on pense : « Ce gars-là est un peu capoté. » Certaines personnes pensent que c’est hilarant et d’autres pensent que c’est tragique, mais je crois que cela dépend plus de la personne qui la regarde que de mon œuvre. Je voulais qu’elle dégage ces deux impressions, car je pense que c’est ce qui en ressort.

Quelle est l’origine du titre?

« all my little failures » évoque les reproches et l’auto-culpabilisation. Il possède un ton d’apitoiement sur soi-même, mais de façon moqueuse. De plus, mon nom de famille est McPhail, donc phonétiquement, je m’y sens proche.

Pourquoi des Band-Aids?

En tant que matériels, ils me fascinent depuis longtemps. Tout le monde les connaît et pourtant ils sont assez extraordinaires — la façon dont ils substituent temporairement notre peau, la façon dont ils agissent comme matériel très humain. De plus, ils font allusion au corps et aux dommages qu’il a subis d’une manière très directe et que la plupart des gens comprennent. Je pense que les Kleenex font allusion au chagrin de manière semblable.

Ce qui nous amène à parler de votre toute dernière installation, « CRYBABY » (PLEURNICHARD). En quoi consiste-t-elle?

« CRYBABY » est faite d’environ 2 000 mouchoirs de papier, tous cousus ensemble pour former des nuages. Ils sont étalés au sol et ressemblent donc à une masse duveteuse. Un jouet en forme d’avion enveloppé de Kleenex plane au-dessus du gros tas de nuages. J’ai mouillé les mouchoirs de larmes et je les ai façonnés en forme d’avion pour qu’on croit qu’il est fait de Kleenex.

Est-ce que vous avez utilisé vos propres larmes?

Je ne suis pas si pleurnichard! J’ai dû utiliser des larmes artificielles d’une pharmacie… Ouin! Ouin!

D’où vient votre inspiration pour « CRYBABY »?

Il y a deux ans environ, j’étais à bord d’un vol en direction de l’Angleterre et l’homme assis à côté de moi a eu une crise cardiaque et est décédé. C’était terrible et, pour commémorer cet événement, j’ai voulu créer une œuvre, quelque chose qui aborde la nature accablante du chagrin et comment il est parfois si profond que l’on se sent impuissant. Les mouchoirs de papier et les larmes semblaient être le moyen tout trouvé pour exprimer tout cela. L’avion et les nuages reproduisent cette situation terrible pour moi. Le titre exprime la légèreté, donc on retrouve encore ici un peu d’humour. J’y travaille depuis environ un an et demi maintenant.

Vous dessinez, peignez, sculptez et prenez des photos — un véritable artiste de la Renaissance!

Quand on a une idée, il faut utiliser le bon moyen, peu importe lequel, pour faire passer le message.

Qu’est-ce qui s’en vient?

Je continue à travailler sur « CRYBABY » et j’attends la réponse de certaines opportunités pour lesquelles j’ai soumis une demande. J’ai fait une demande de résidence en Afrique du Sud pour travailler avec d’autres personnes vivant avec le VIH et produire des œuvres d’art avec eux. Cela serait vraiment passionnant. Je pense que nous aurons beaucoup de points en commun, mais qu’il y aura aussi beaucoup de différences dans la façon dont nous abordons notre santé.

Pour en savoir plus sur Andrew McPhail ou pour voir ses œuvres, visitez www.bedhair.ca.