Vision positive

Automne 2016 

Profil : Sorti du gouffre

Shazia Islam s’assoit avec le militant du VIH Christian Hui pour découvrir comment il lutte contre la stigmatisation afin d’empêcher que d’autres personnes vivent ce qu’il a vécu.

La scène s’ouvre sur sept hommes assis sur des chaises disposées en cercle. Un silence gênant règne dans la pièce jusqu’à ce qu’un des conseillers demande à l’un d’eux de commencer. Lucas se demande ce que sa famille penserait si elle découvrait qu’il était accro au crystal meth. Vient ensuite le tour de Chen, qui énumère tout ce qu’il a perdu : sa maison, son emploi, son partenaire. Ensuite, Jeremy parle de son désir d’être aimé et accepté, sous le regard complice d’Alex, le principal personnage.

Empty Nest est un court métrage, écrit par Vince Ha et Mezart Daulet, basé sur la vie du militant du VIH Christian Hui. Le titre fait référence au sentiment de vide qui accompagne parfois la dépendance, mais le film illustre comment un réseau de soutien adéquat a aidé Christian à briser ce sentiment de vide.

Tard un samedi après-midi, Christian, une tasse de café à la main, s’est assis avec moi pour discuter de ce qui lui tient à cœur. Il n’a pas cherché à édulcorer la réalité en me racontant son parcours, et les luttes et les triomphes qui ont marqué sa vie en tant qu’homme gai asiatique vivant avec le VIH.

La vaste expérience et les connaissances approfondies de Christian sur le mouvement de lutte contre le VIH pourraient intimider, mais il a une façon de vous mettre à l’aise quand on le rencontre et qu’on lui parle en personne. Il est chaleureux. Il est humble quand il évoque ses réalisations, mais parle d’un ton résolu quand la discussion se tourne vers les mesures à prendre pour mettre fin à la stigmatisation contre les communautés pour lesquelles il milite avec tant d’ardeur.

Les réalisations de Christian sont nombreuses : il a récemment créé une organisation nationale de défense des droits des personnes vivant avec le VIH et l’hépatite C (voir l’article sur le Réseau canadien des personnes séropositives [RCPS]) et a coordonné le lancement de l’organisme Ontario Positive Asians (OPA+), le premier réseau pour personnes asiatiques séropositives en Ontario. Il coordonne l’engagement communautaire pour l’Asian Community AIDS Services (ACAS) et fait du travail de pair pour promouvoir la santé sexuelle des nouveaux arrivants séropositifs par l’entremise du Committee for Accessible AIDS Treatment (CAAT).

En plus de toutes ces activités et beaucoup d’autres, il vient de terminer un baccalauréat en travail social à l’Université Ryerson, qui lui a décerné le Prix du Président pour l’engagement communautaire en 2015 et, plus récemment, une bourse d’études complète pour des études de maîtrise en travail social, ce qui est tout un exploit pour quelqu’un qui a non seulement dû rebâtir sa vie après un diagnostic d’infection au VIH, mais a aussi fait face à beaucoup d’intimidation et de rejet pendant une bonne partie de son enfance et de sa jeunesse, ainsi qu’à une dépendance au crystal meth et en 2010 à un diagnostic d’infection à l’hépatite C.

Né en 1978, Christian a grandi à Hong Kong avant de déménager à Seattle avec sa famille à l’âge de 12 ans. Enfant timide, socialement maladroit et attiré par les personnes du même sexe, il avait déjà enduré des années d’intimidation. À Seattle, il a continué à être exclu à cause de son accent étranger et de ses vêtements « différents ».

Mais il a été assez brave et audacieux pour devenir éducateur sexuel pendant son adolescence en présentant des exposés à ses pairs. Il mentionne que c’était un peu ironique de se tenir devant une classe et d’expliquer à des élèves comment mettre un condom alors qu’il ne savait même pas comment en mettre un lui-même. Il a travaillé avec acharnement pour exceller à l’école, mais il se rappelle avoir été ostracisé à cause de qui il était : un jeune homme gai d’origine asiatique.

La vie allait devenir encore plus dure pour lui. Son père a perdu son entreprise à Hong Kong et ne pouvait plus payer les études en gestion de Christian dans une université de l’Ivy League; la famille a déménagé à Toronto en 1999. Au début, Christian n’avait pas d’amis, pas d’argent et de la difficulté à se trouver un emploi parce que, comme beaucoup de nouveaux arrivants, il n’avait pas suffisamment d’« expérience canadienne. »

Pour rencontrer des hommes, Christian s’est tourné vers Internet et les boîtes de nuit où il a de nouveau été confronté à la discrimination raciale mais, cette fois-ci, dans la communauté gaie locale. On lui jetait souvent des regards froids : les hommes non-asiatiques restaient dans leur coin et se mêlaient rarement aux hommes asiatiques.

Christian a commencé à boire avec des amis, puis a commencé à fumer de la marijuana et ensuite à essayer l’ecstasy, la kétamine, la cocaïne et le crystal meth. Au début, il ne prenait du meth qu’à l’occasion mais, peu à peu, il en est venu à en consommer toutes les fins de semaine.

Quand il était gelé, il avait souvent des relations sexuelles sans condom. Avec le recul, il se rend compte qu’il n’y avait pas que les drogues qui affectaient sa capacité de négocier des relations sexuelles plus sécuritaires, mais également l’homophobie et le racisme dont il était victime : « J’utilisais des substances pour m’aider à composer avec ma séropositivité et le rejet de la société. »

Deux fois par an, il s’assurait de subir un test de dépistage du VIH. En 2003, il a reçu des résultats positifs à ces tests. Il a plongé dans une grave dépression et avait des pensées suicidaires. Il s’est réfugié dans le crystal meth, une habitude qui s’est transformée en une dépendance qui a duré sept ans. À mesure que sa dépendance au crystal meth augmentait, il perdait le contrôle de sa vie. Il a perdu son emploi et a plongé dans une spirale où chaque orgie était suivie d’un épisode de dépression, puis d’un désir d’utiliser encore plus de meth dès qu’il commençait à se sentir mieux.

Le chemin du rétablissement n’a pas été facile. Après avoir essayé de briser sa dépendance par lui-même et après avoir suivi en vain quelques programmes de traitement, Christian s’est inscrit au programme Rainbow Services du Centre de toxicomanie et de santé mentale qui vise à répondre aux besoins des gais, bisexuels et transgenres. Le diagnostic d’infection à l’hépatite C qu’il a reçu à la même époque l’a aidé à réaliser que son désir de vivre était beaucoup plus fort que son désir de mourir. « À la fin du traitement, je me sentais bien parce que je voulais une nouvelle vie. » Bientôt, il a commencé à faire du travail communautaire et a découvert qu’il pouvait se fixer des buts dans la vie et que le VIH n’était pas une sentence de mort.

Les difficultés de Christian influencent sa vision des choses — une vision qui est contraire aux opinions conservatrices selon lesquelles l’utilisation de substances est tout simplement répréhensible et mérite une peine d’emprisonnement. « Nous savons que la guerre contre la drogue n’a pas donné les résultats voulus, dit-il. La criminalisation des personnes qui utilisent de la drogue est problématique. Le manque d’accès à du matériel de réduction des méfaits dans les prisons fédérales est un gros problème. » Si l’on veut combler efficacement les besoins des personnes qui utilisent des substances, il suggère que « nous devons essayer de comprendre pourquoi les gens utilisent ces substances et nous devons leur fournir un soutien pour les aider à faire leurs propres choix éclairés. »

Christian est d’avis que le rétablissement est un processus de toute une vie, et l’une des principales raisons pour lesquelles il continue d’avancer est parce qu’il sait qu’il est bien soutenu. « J’ai su trouver à quelles communautés j’appartiens. Le fait d’avoir l’appui de mes amis, de mes proches et de mon partenaire pour surmonter mes défis et mes difficultés a fait toute la différence. »

Le fait de trouver des espaces accueillants et d’effectuer du travail communautaire a indéniablement joué un rôle significatif dans le rétablissement de sa capacité à poursuivre ses objectifs personnels et professionnels. Pour cela, il dit devoir une fière chandelle à l’ACAS et au CAAT, deux organisations qui sont devenues des refuges pour lui et au sein desquelles il peut être fier d’être un homme asiatique gai et séropositif, participer à des activités éducatives et de mentorat et à des initiatives de pairs pour les nouveaux arrivants séropositifs. Les deux réseaux qu’il a récemment aidé à mettre sur pied — le RCPS et l’OPA+ — occupent aussi une place spéciale dans le cœur d’un homme qui a prouvé sa détermination à combler les besoins des personnes vivant avec le VIH, et qui n’a pas peur de se joindre à ses pairs pour déployer les efforts nécessaires pour maintenir le mouvement.

Un important facteur qui motive Christian dans son travail et dans son combat personnel est son désir de mettre en lumière les défis souvent méconnus auxquels les personnes marginalisées font face. « Pour moi en tant qu’homme asiatique séropositif, je veux réellement faire ressortir cet aspect culturel. » Même dans une ville comme Toronto, il ne voit pas beaucoup de personnes racialisées qui sont à l’aise à l’idée de divulguer leur séropositivité. « Cela ajoute une autre couche de honte et renforce le sentiment d’isolement social. On a l’impression que personne ne se soucie de vous. Il y a tellement de scénarios interconnectés qui concernent des personnes qui utilisent des substances. »

Pour Christian, c’est son vécu qui le pousse au militantisme. « Pourquoi est-ce que je fais ce travail? Parce que je veux voir la situation de mes pairs s’améliorer; je veux veiller à ce que nos droits soient protégés et à ce que nous ne soyons pas traités différemment en raison de notre séropositivité. » Malheureusement, ajoute-t-il, plus de 30 ans après la découverte du VIH — et 30 ans de militantisme — les personnes qui vivent avec le virus font encore face à la stigmatisation.

Il reconnaît que ses efforts comportent un élément spirituel qui lui vient en partie de sa mère. Religieuse boud­dhiste, elle lui a inculqué certaines des valeurs de cette religion, notamment un engagement à aider ceux qui souffrent. « Il y a ce qu’on appelle les vœux du Bodhisattva, que prononcent ceux qui ont atteint certains niveaux d’illumination. Ces bouddhas ont décidé de rester dans le royaume de Samsara — le monde humain où il y a de la douleur et de la souffrance — parce qu’ils veulent fournir une aide à d’autres êtres du monde au lieu de transcender ce dernier. C’est une des valeurs qui me guident parce que j’aime aider les autres et que je suis militant de nature. Il ne s’agit pas seulement de moi, mais également des autres. Il s’agit de l’humanité. »

Shazia Islam fournit des services et un soutien aux personnes sud-asiatiques vivant avec le VIH à l’Alliance for South Asian AIDS Prevention. Elle est aussi pair associée de recherche dans le cadre de l’Étude de cohorte sur la santé sexuelle et reproductive des femmes vivant avec le VIH au Canada (CHIWOS).

Photographie par Michelle Gibson