Vision positive

Automne 2016 

Art posi+if : Une vie enchantée avec le sida

La créativité de Margarite Sanchez ne connaît pas de frontières.

par Darien Taylor

Il était une fois une féroce guerrière qui habitait sur une île verte et montagneuse où les aigles prennent leur essor parmi les arcs-en-ciel. Menacée de toutes parts par un terrible fléau, elle s’est battue pour sa vie en conjurant de son âme une série de merveilleuses œuvres d’art. La lutte entre la vie et la mort était si cruelle, et son imagination si fertile, que le processus créatif l’a consumée, et plutôt que de trouver les ténèbres de la mort, elle a vécu...

« El Pescador » (Le pêcheur), 2016

L’art a donné et redonné vie à Margarite Sanchez, insulaire de Salt Spring. Enfant, elle se rappelle qu’elle a toujours été « habile de ses mains » et qu’elle a touché au dessin, à la peinture et à la céramique. Ses premiers essais avec le batik, une technique en réserve de cire pour teindre les tissus, ont été accrochés devant le bureau du directeur de l’école — comme elle dit, « la première reconnaissance de mon potentiel » en tant qu’artiste.

Autodidacte pour une grande part, Margarite a expérimenté une vaste variété de formes d’art et de médias dans sa vie. Aujourd’hui dans la cinquantaine, elle croit désormais que son art englobe tout, qu’il est présent non seulement dans ses dessins, ses photos et ses peintures, mais dans toutes les tâches de sa vie quotidienne dans cette île sauvage de la côte Ouest. Il n’y a pas de division entre son art et sa vie, ils forment une seule et même entité. Ils constituent ensemble un tout harmonieux, voire spirituel.

Jeune mère célibataire de deux enfants à la fin des années 1980, Margarite a loué une petite maison dans la baie de la pointe sud de l’île Salt Spring, l’une des îles Gulf pittoresques, nichée entre le continent et l’île de Vancouver. Les remorqueurs tanguaient sur l’eau, les phoques et les loutres jouaient sur la plage, et les habitants se voyaient comme les gardiens de l’île, nettoyant les débris sur les plages, surveillant le terrain et la faune. « Je me voyais vivre ici jusqu’à ma mort », se souvient Margarite avec un rire contrit. « Je ne réalisais pas à quel point j’étais près de la vérité. » Mais le secteur était la propriété d’une société forestière et à la fin des années 90, malgré une lutte acharnée des insulaires, les familles qui y habitaient ont été évincées de ce paradis terrestre et ont dû s’établir dans de nouvelles maisons, ailleurs dans l’île.

Quelques années plus tôt, au début des années 90, Margarite avait commencé à danser avec une troupe de danse moderne. En répétition pour un concert, elle a remarqué qu’elle se fatiguait facilement. Elle perdait du poids et avait des infections à candida récurrentes. Les rendez-vous chez le médecin et divers tests n’ont pas réussi à expliquer ce changement de sa santé. Finalement, elle a demandé un test de dépistage du VIH, « pour me rassurer ». Personne ne s’attendait à ce que son test soit positif, encore moins Margarite. Mais il l’était. Son taux de CD4 était à 50. Le sida.

Son aventure avec la danse a pris fin abruptement, et quatre ans de maladie et d’hospitalisations ont suivi. Margarite a combattu des assauts d’infections opportunistes — la pneumonie à pneumocystis (PPC), la méningite cryptococcale et deux attaques du cytomégalovirus (CMV), dont une dans la rétine. D’abord réticente à entreprendre une thérapie antirétrovirale, Margarite a commencé à prendre ses médicaments anti-VIH en 1997.

Lentement, comme son système immunitaire rebondissait et que sa vitalité lui revenait, Margarite a constaté qu’elle était encore plus pressée de s’exprimer par son art. Au début, elle s’est mise au dessin d’après modèle, au crayon et au fusain, avec un petit groupe d’artistes qui embauchait un modèle chaque semaine pour quelques heures. Dessiner amenait Margarite dans un état de concentration et de méditation, une bulle de mieux-être, « un temps pour moi ».

Comme sa santé s’améliorait, elle est passée à la peinture de paysage, et est retournée à l’endroit de son premier domicile, pour dessiner en plein air, et refaire le lien avec la force vive de la nature qui nourrit son esprit. Quand elle parle de cette partie sauvage de l’île, Margarite la nomme sa « muse », son « petit coin de paradis ».

Détail de « Our Journey Through AIDS » (Notre cheminement à travers le sida), média mixte, 1997

Le collectif d’artistes, du nom de Mardi Mob, avec qui elle s’est associée l’a initiée à l’art du portrait. Son premier portrait a si bien réussi à capter l’humeur du modèle que Margarite était conquise. « Le portrait a tous les éléments de la composition, des plans et des angles, des valeurs tonales et des couleurs, en plus de la personnalité, dit-elle. Si vous ne saisissez pas la personnalité, vous ne transmettez pas le sens de la personne. Plus qu’une ressemblance, un portrait doit être intéressant. »

Bien que pour elle ses dessins et ses peintures se fassent comme en « récréation » ou « pour prendre soin d’elle », Margarite crée aussi de l’art politique et des énoncés militants liés à son expérience de vie avec le VIH. Elle qualifie ces œuvres de « catalyseurs de changement » et « d’éducation pour le spectateur ».

Lorsque Margarite et Kath Webster, une autre femme séropositive de la côte Ouest, sont toutes deux parvenues en même temps à des charges virales indétectables, elles ont marqué ce jalon en créant un immense collage qu’elles appellent « Notre parcours avec le sida », qui a été exposé aux galeries Roundhouse et Grunt de Vancouver, fin 1997. « Il y avait des supports pour intraveineuse avec perfusions, des mandalas de pilules, un mini-Bouddha, des feuilles de marijuana… il y avait de tout là-dessus! », dit Margarite en riant.

Une autre œuvre, une installation composée des fioles vides de médicaments anti-VIH de Margarite et d’articles sur le VIH, intitulée « Plus jamais naïve » (une référence à l’expression naïve au traitement qui désigne une personne qui n’a pas encore pris de médicaments anti-VIH) a été présentée à la vente aux enchères d’œuvres d’art annuelle d’AIDS Vancouver Island. Un autre collage créé avec d’autres femmes séropositives qui explorait la question de la criminalisation du VIH a été exposé en 2013 au congrès de l’Association canadienne de recherche sur le VIH (ACRV) et au congrès de la C.-B. de Positive Gathering, Positive Living, par et pour les personnes vivant avec le VIH.

Lors d’un récent voyage à Buenos Aires, avec son mari depuis 25 ans, Margarite a pris des photos montrant la vue « du siège arrière de tout véhicule de transport public que nous prenions ». Ils demeuraient dans un quartier ouvrier, où son mari avait habité enfant et elle voulait montrer un aspect de la ville que la plupart des touristes ne voient pas. Elle a également tourné des vidéos de Las Abuelas (Les Grands-mères) de la Plaza de Mayo, qui depuis 1977, demandent au gouvernement argentin de retourner à leurs familles les enfants qui ont été kidnappés par la junte militaire durant la « guerre sale » d’Argentine. Elle prévoit présenter une exposition de ses photographies et de ses vidéos des manifestations de la Plaza de Mayo devant les édifices du gouvernement, avec Las Abuelas portant des bannières et des photos de leurs êtres chers qui « sont disparus ». La première réunira des danseurs de tango de Buenos Aires et un spectacle de musique exécuté par son mari. « J’ai plus d’idées que d’énergie, hélas », blague-t-elle.

La vie artistique de Margarite ne connaît pas de frontières; elle s’étend à sa cuisine et au-delà. Vivant dans un microclimat où il est possible de faire pousser des aliments toute l’année, elle voit le travail cyclique du jardinage, des confitures, des conserves, de la congélation, du séchage et de la fermentation comme faisant partie de sa vie artistique. « Particulièrement quand les récoltes mûrissent durant l’été, des pièces de la maison deviennent comme une nature morte, pleines de couleurs et de textures. Outre la beauté de la récolte, je pense à la sécurité des aliments, et au fait que tant de gens vivant avec le VIH ne bénéficient pas de cette sécurité. »

Photo d’art de la rue, avec les noms des « disparus » du quartier de La Boca, 2013

« Avec les années, j’en suis venue à voir toute ma vie comme une installation artistique en temps réel, interactive. Je vis ouvertement avec le VIH maintenant que mes deux enfants sont grands. J’exploite une entreprise à domicile avec mon mari qui est orfèvre. Je suis engagée politiquement auprès du Parti vert et j’ai aidé à créer la pétition que notre députée, Elizabeth May, a présentée au Parlement en vue d’une stratégie nationale sur le sida. Je suis une des fondatrices de ViVA, un réseau en ligne de défense et de soutien des pairs pour les femmes vivant avec le VIH en Colombie-Britannique. J’ai participé à plusieurs initiatives de soutien des pairs qui ont touché la vie de centaines de femmes séropositives au fil des ans. »

Quand on lui demande ce qui la soutient, Margarite répond sans hésitation : « J’aime manger des aliments produits ici et boire du vin argentin. J’aime la planète. J’ai une vision optimiste de la vie, ce qui ne veut pas dire que les malheurs n’arrivent pas. J’ai connu des choses très difficiles dans ma vie, mais je crois honnêtement que je vis une vie enchantée avec le sida. »

Darien Taylor est l’ancienne directrice de la réalisation des programmes de CATIE. Elle est co-fondatrice de Voices of Positive Women et est récipiendaire de la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II. Darien vit avec le VIH depuis plus de 20 ans.