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mars/avril 2013 

La recherche sur la guérison du VIH décolle

Il s'est écoulé 32 ans depuis l'apparition initiale du sida et 30 ans depuis la découverte de sa cause, soit le virus que nous appelons aujourd'hui le VIH. Des progrès énormes ont été accomplis durant cette période : il existe des tests qui détectent le virus, et le traitement (couramment appelé multithérapie ou TAR) a transformé l'infection au VIH en maladie chronique. De plus, la puissance de la multithérapie est telle que, de nos jours, les jeunes adultes séropositifs qui commencent le traitement peu de temps après leur diagnostic, qui prennent leurs médicaments tous les jours en suivant les prescriptions à la lettre et qui n'ont que des problèmes de santé coexistants minimes peuvent s'attendre à vivre plusieurs décennies.

Même si la multithérapie a aidé à transformer le VIH en maladie chronique — particulièrement dans les pays à revenu élevé comme le Canada, l'Australie, les États-Unis et les nations de l'Europe occidentale — des problèmes persistent. Entre autres, les patients doivent prendre le traitement au moins une fois par jour, tous les jours, pour le reste de leur vie. Un niveau d'observance thérapeutique aussi élevé peut être difficile à maintenir. De plus, les médicaments utilisés pour le traitement du VIH, et plus particulièrement les agents les plus récents et les plus tolérables, sont relativement chers. Comme la vaste majorité des personnes séropositives vivent dans les pays à revenu faible ou moyen, certains chercheurs s'interrogent sur la possibilité de dispenser des soins et des traitements à toutes les personnes séropositives dans ces endroits. En effet, à l'heure actuelle, les soins et le traitement ne sont pas accessibles à toutes les personnes vivant avec le VIH dans ces pays. Un remède curatif serait donc désirable pour de nombreuses raisons.

Connaissez vos corécepteurs

Le VIH a besoin d'au moins deux récepteurs pour entrer dans une cellule et l'infecter. Le premier s'appelle le CD4+ et se trouve à la surface de nombreuses cellules du système immunitaire. Ensuite, le VIH a habituellement besoin de l'un ou l'autre de deux corécepteurs appelés CCR5 et CXCR4.

Certaines souches du VIH préfèrent cibler le corécepteur CCR5, d'autres préfèrent le CXCR4 et d'autres encore utilisent les deux.

Survol des tentatives de guérison

Les chercheurs tentent de guérir l'infection au VIH depuis la fin des années 1980. Cependant, pendant les deux premières décennies de l'épidémie du sida, les tentatives en question étaient majoritairement dangereuses et vaines.

Puis il s'est produit un événement majeur en 2008. Des médecins à Berlin semblaient avoir guéri un homme séropositif atteint de leucémie, non seulement de son cancer mais aussi du VIH. Le « patient de Berlin » suivait une multithérapie depuis plusieurs années avant de commencer son traitement anticancéreux; celui-ci consistait en une chimiothérapie, une radiothérapie et des greffes de cellules souches. Ce cas était unique dans la mesure où le donneur des cellules souches était porteur d'une mutation rare (dénommée mutation delta-32 par les chercheurs) qui faisait en sorte que ses cellules n'avaient pas de corécepteurs CCR5. Cette mutation conférait à ces cellules une certaine résistance à l'infection par le VIH. Après une chimiothérapie et une radiothérapie intensives, les médecins ont interrompu la multithérapie et effectué des greffes de cellules souches qui ont pris dans la moelle osseuse, ce qui a aidé à créer le nouveau système immunitaire du patient. Cependant, ce nouveau système immunitaire s'est attaqué à d'autres parties de l'organisme du patient, et les médecins ont dû prescrire des médicaments immunosuppresseurs puissants pour contrer cette complication (on donne à celle-ci le nom de maladie du greffon contre l'hôte ou GvHD). Le cancer est revenu, et le patient a dû subir de nouveau une chimiothérapie intensive, ainsi qu'une autre greffe de cellules souches.

Le patient de Berlin a survécu à toutes ces interventions lourdes et au cancer récurrent. À ce jour, il n'a pas eu besoin de reprendre sa multithérapie, et des tests sophistiqués révèlent qu'il n'a soit aucun VIH dans son corps soit que des quantités extrêmement faibles du virus dans les profondeurs de son corps de temps en temps.

Pourquoi cette guérison?

Les opinions des chercheurs sont partagées quant à la raison de la guérison apparente du patient de Berlin. Des équipes de recherche ont avancé des explications différentes à ce sujet, dont les suivantes :

  • les cycles intensifs de chimiothérapie et de radiothérapie
  • la greffe de moelle osseuse d'un donneur porteur de la mutation delta-32
  • la stimulation intensive de son système immunitaire causée par la GvHD
  • l'emploi de médicaments immunosuppresseurs qui réduisent l'inflammation et affaiblissent la capacité du VIH d'infecter les cellules

Il est probable que plus d'un facteur de cette liste a joué un rôle dans le rétablissement du patient.

Enthousiasme

La guérison apparente du patient de Berlin a stimulé l'imagination de nombreux chercheurs et médecins partout dans le monde. Des essais cliniques se poursuivent, principalement aux États-Unis et en Europe occidentale, pour évaluer différentes méthodes visant à guérir l'infection au VIH. Certains de ces essais finiront par avoir lieu au Canada.

Appel à la prudence

Certaines des tentatives de guérison, telle la thérapie génique, ont été relativement sécuritaires. Toutefois, les efforts pour répliquer le succès du patient de Berlin ont causé la mort d'autres personnes vivant avec le VIH. Cela n'a rien d'étonnant, car la chimiothérapie et la radiothérapie intensives, avec ou sans administration de médicaments immunosuppresseurs, sont très débilitantes.

Des chercheurs à l'Université Harvard ont mis à l'essai une variante du protocole utilisé auprès du patient de Berlin. Bien que deux patients séropositifs atteints de cancer se soient portés volontaires pour cette expérience et soient encore vivants plusieurs années plus tard, ils sont faibles tous les deux, autant sur le plan physique qu'immunologique. Une différence importante entre ces patients et le patient de Berlin réside dans le fait qu'ils n'ont pas arrêté de suivre leur multithérapie. En raison du mauvais état de santé de ces patients, les médecins ont hésité à interrompre le traitement anti-VIH, alors il n'est toujours pas clair s'ils ont guéri.

Ces expériences sur les greffes de cellules souches, la chimiothérapie et l'administration subséquente de médicaments immunosuppresseurs sont dangereuses et ne pourront être menées à grande échelle, car chez les patients séronégatifs atteints de cancer, ces interventions sont associées à un taux de mortalité de près de 15 %. Personne ne pourrait préciser le taux de mortalité chez les personnes séropositives, mais il serait sans doute aussi élevé, sinon plus.

Les tentatives de guérison nécessiteront beaucoup de prudence, un suivi intensif et des hospitalisations. Ce sera particulièrement le cas lorsque les chercheurs mettront à l'essai plusieurs méthodes chez une même personne pour tenter de la guérir.

Malgré les bémols, il faut louer les chercheurs de faire preuve d'imagination et de s'adonner à la recherche d'un remède curatif. Un tel enthousiasme est nécessaire, car plusieurs des interactions complexes entre le VIH et le système immunitaire ne sont pas entièrement comprises. Ainsi, pour y voir plus clair, il faudra faire beaucoup de recherche sur des singes infectés par le SIV (virus de l'immunodéficience simienne), des souris auxquelles on a greffé un système immunitaire humain et des personnes séropositives.

Le chemin qui mènera à la guérison ne sera pas facile et les défis seront nombreux. Certains d'entre eux sont connus, alors que d'autres ne surgiront qu'au fur et à mesure des expériences. Comme lors de toute aventure scientifique, il y aura des revers. Les agences de financement et le public devront faire preuve de patience. Les premières expériences scientifiques qui auront lieu au cours des cinq prochaines années devraient être perçues comme exploratoires et leurs résultats comme préliminaires. Cette recherche s'efforcera de répondre à des questions scientifiques importantes qui serviront de base au travail des chercheurs dans leur recherche d'un remède contre le VIH.

Pour aider les chercheurs à développer de nouvelles pistes de recherche dans ce domaine, la principale agence scientifique canadienne, soit les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), compte solliciter des propositions d'équipes de recherche partout au pays. Ces propositions seront examinées par des scientifiques, et les plus prometteuses seront financées pendant cinq ans.

Ressources :

Indices de guérison — l'avenir des greffes de cellules souches chez les PVVIHNouvelles CATIE

La thérapie génique pour le VIH — résultats d'une expérience récenteNouvelles CATIE

Tentatives de guérisonTraitementSida

—Sean R. Hosein

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