TraitementActualités
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décembre 2017 

Explorer le VIH et l’inflammation

L’infection chronique au VIH est associée à un niveau d’inflammation relativement élevé, et une masse croissante de données probantes portent à croire que l’inflammation accroît le risque d’une variété de problèmes de santé. Avant d’explorer en profondeur les approches potentielles pour réduire l’inflammation, il est important de comprendre pourquoi l’inflammation se produit et persiste.

Évolution habituelle d’une infection virale

Dans le cas d’infections virales ordinaires comme le rhume ou la grippe, les cellules du système immunitaire attrapent le virus envahissant et l'amènent jusqu'aux ganglions lymphatiques avoisinants. Une fois dans les ganglions lymphatiques, qui hébergent de nombreuses autres cellules du système immunitaire, le virus capturé est présenté aux cellules afin qu’elles apprennent à le reconnaître comme une chose à attaquer. Une fois éduquées au sujet du virus, les cellules B et T présentes dans les ganglions s’activent et libèrent des signaux chimiques (cytokines) qui causent de l’inflammation et aident à mobiliser le système immunitaire. Les cellules B produisent des anticorps, alors que les cellules T peuvent attaquer directement le virus, ainsi que les cellules infectées par ce dernier. Les cellules B et T activées sont stimulées afin de se cloner puis sont envoyées par les ganglions vers le reste du corps pour combattre l’infection. À la longue, l’infection perd du terrain et le nombre de cellules infectées par le virus se met à diminuer. Une fois l’infection vaincue, les cellules du système immunitaire libèrent de nouveau des signaux chimiques qui calment l’inflammation et l’activation.

VIH et inflammation

Dans le cas du VIH, le virus provoque une infection virale chronique chez les humains. Lors des stades précoces de l’infection, l’activation du système immunitaire et l’inflammation qui l’accompagne ne semblent pas contrôler le virus. L’amorce d’un traitement antirétroviral (TAR) aide considérablement à réduire la quantité de virus, ainsi que l’activation et l’inflammation immunitaires. Il n’empêche que les taux d’activation et d’inflammation immunitaires globaux demeurent plus élevés chez les personnes sous TAR que chez les personnes séronégatives.

Pourquoi l’activation et l’inflammation persistantes sont-elles importantes?

L’activation du système immunitaire et l’inflammation sont des réponses importantes que le système immunitaire emploie pour aider à maîtriser les infections et les tumeurs. Les chercheurs se préoccupent cependant de la possibilité que l’activation et l’inflammation immunitaires prolongées dégradent lentement les systèmes organiques majeurs du corps. La recherche porte à croire que l’inflammation persistante (et vraisemblablement l’activation immunitaire) jouent un rôle dans les affections médicales suivantes :

  • maladies cardiovasculaires
  • affections dégénératives du cerveau (telles les maladies d’Alzheimer et de Parkinson)
  • diabète de type 2
  • maladies inflammatoires du tractus digestif (telle la maladie de Crohn)
  • arthrite
  • psoriasis

Il est également possible que l’activation et l’inflammation immunitaires chroniques persistantes affaiblissent graduellement le système immunitaire et provoquent son vieillissement. Pour toutes ces raisons, des équipes de recherche d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale sont en train d’étudier la problématique de l’inflammation et de l’activation immunitaires liées au VIH et de mener des essais cliniques dans l’espoir d’atténuer ces problèmes.

Pourquoi l’activation et l’inflammation immunitaires persistantes se produisent-elles en présence de l’infection chronique au VIH?

Il existe au moins plusieurs explications possibles de ce phénomène, dont les suivantes :

Le VIH dans les ganglions lymphatiques

Lorsqu’il est utilisé tel qu’il est prescrit, le TAR peut réduire la production de VIH dans le sang jusqu’à un niveau extrêmement faible (on qualifie couramment ce faible niveau de virus d’« indétectable »). Cependant, même si l'observance du TAR est bonne, certains chercheurs ont trouvé que le VIH continuait à infecter des cellules du système immunitaire dans les ganglions et tissus lymphatiques. Cela se produit parce que le TAR ne réussit pas à pénétrer en quantité importante dans les ganglions et tissus lymphatiques, contrairement à ce qui se passe dans le sang.

Présence de bactéries nocives dans les intestins

De nombreux ganglions lymphatiques et de nombreuses petites grappes de tissus lymphatiques sont dispersés un peu partout dans les intestins. Le VIH s’accumule dans ces tissus parce qu’ils contiennent de nombreuses cellules immunitaires. Lorsque le VIH s’attaque aux cellules dans les tissus lymphatiques, il provoque de l’inflammation, ce qui a pour effet de nuire aux intestins et d’affaiblir cette barrière dans le ventre. Il est probable que cette inflammation joue aussi un rôle dans la malabsorption qui est caractéristique de l’infection au VIH non traitée. À cause de l’infection au VIH, certaines bactéries qui se trouvent naturellement dans les intestins en de faibles proportions peuvent se proliférer au fur et à mesure que l’équilibre des bactéries intestinales est altéré. Ces bactéries produisent des protéines qui peuvent déclencher et prolonger l’inflammation. Ces protéines peuvent à leur tour traverser la barrière intestinale affaiblie et être absorbées dans le sang et propagées partout dans le corps. Dans le langage scientifique, lorsqu’un grand nombre de protéines bactériennes traversent la barrière intestinale et sont absorbées dans le sang, on parle de translocation bactérienne. Selon les chercheurs, avec le temps, le TAR peut réduire énormément la traversée de la barrière intestinale et l’entrée des bactéries dans le sang. Toutefois, le TAR ne réduit pas les concentrations de ces protéines bactériennes jusqu’aux très faibles niveaux observés chez les personnes séronégatives en bonne santé.

Co-infection au CMV

Il existe une masse croissante de données de recherche suggérant que la co-infection au cytomégalovirus (CMV), un virus transmissible sexuellement courant de la famille des herpès, joue un rôle dans le vieillissement du système immunitaire et l'activation et l'inflammation immunitaires persistantes. Des chercheurs ont mené un essai clinique sur le médicament anti-CMV valganciclovir (Valgan) chez des personnes séropositives sous TAR. Le valganciclovir a réussi à réduire l'inflammation mais s'est révélé toxique pour la moelle osseuse. Il existe un médicament anti-CMV plus récent et plus sûr appelé létermovir (Prevymis) qui est déjà approuvé aux États-Unis et le sera, espérons-le, au Canada à l'avenir. Les expériences de laboratoire sur des cellules infectées par le CMV portent à croire que le létermovir a le potentiel de réduire l'activation et l'inflammation immunitaires. Des chercheurs américains espèrent évaluer l'impact du létermovir sur l'activation et l'inflammation immunitaires chez des personnes séropositives co-infectées par le CMV.

Une question de temps

Il est difficile d'étudier les événements immunologiques qui se produisent très tôt (dans les 24 heures suivant l'infection) dans le cours de l'infection au VIH parce que la plupart des personnes touchées ne savent pas encore qu'elles sont infectées; rappelons que les symptômes ne se manifestent pas immédiatement et, si symptômes il y a, ils peuvent ressembler à ceux du rhume ou de la grippe. Pour surmonter cet obstacle, les chercheurs ont mené des expériences sur des singes infectés par un virus appelé VIS (virus de l'immunodéficience simienne), qui est étroitement apparenté au VIH. Les singes atteints du VIS finissent par présenter une maladie comparable au sida après une période de mois ou d'années, selon la virulence de la souche virale utilisée.

Ces expériences ont révélé que le virus se propageait relativement loin dans les 24 heures suivant l'infection par le VIS en se faisant transporter par les cellules immunitaires infectées jusqu'à la moelle osseuse et à la rate, deux organes majeurs du système immunitaire.

Les chercheurs ont trouvé que, dans les 72 heures suivant l'infection génitale, le VIS se propageait plus loin encore, atteignant le thymus (autre organe du système immunitaire), les amygdales et les cellules immunitaires se logeant dans le foie, les poumons et le cerveau.

Non seulement le VIS s'est propagé très vite après l'exposition, il a également déclenché rapidement l'activation et l'inflammation du système immunitaire chez les mêmes singes utilisés dans les expériences ci-dessus.

Le fait que le VIS, un virus étroitement apparenté au VIH, ait causé l'inflammation et l'activation immunitaires si tôt dans le cours de l'infection porte à croire que ce sont des conséquences qu'il pourrait être difficile de supprimer complètement, car elles semblent être des caractéristiques importantes de l'infection virale au VIS et au VIH.

Tentatives échouées

Ces résultats se rapportant au VIS et au VIH ont poussé des chercheurs à explorer des pistes thérapeutiques qui pourraient être utilisées pour réduire l'activation et l'inflammation immunitaires qui persistent malgré l'utilisation du TAR. Les premières tentatives de réduire l'inflammation et l'activation immunitaire liées au VIH ont consisté en l'usage de médicaments anti-inflammatoires simples. Cependant, des études bien conçues ont permis de constater que ces médicaments n'avaient pas d'impact important sur le problème de l'inflammation. Les médicaments en question incluaient les suivants :

  • aspirine (ce médicament demeure utile pour la réduction du risque de caillots sanguins excessifs)
  • sévélamer (Renagel)
  • mésalamine (Mesasal)

L'antibiotique rifaximine (Zaxine) est très mal absorbé. Cette propriété le rend utile pour le traitement des infections intestinales parce que l'antibiotique s'accumule dans ces organes. Dans une tentative de réduire l'inflammation associée aux bactéries intestinales chez des personnes séropositives, des chercheurs ont mené un essai clinique sur ce médicament. Malheureusement, la rifaximine n'a pas réduit l'activation et l'inflammation immunitaires de façon significative. Des essais cliniques sont toutefois prévus ou en cours pour déterminer si les bactéries bénéfiques (probiotiques) peuvent être utiles à cet égard.

Nouvelles approches : Étude Reprieve

Les statines sont une famille de médicaments utilisés pour normaliser les taux de cholestérol dans le sang. Voici deux exemples de statines couramment utilisées :

  • rosuvastatine (Crestor)
  • atorvastatine (Lipitor)

Lors d'essais cliniques sur Crestor menés auprès de personnes vivant avec le VIH, on a trouvé que ce médicament aidait à normaliser les taux de cholestérol dans le sang et peut-être même à réduire l'inflammation, selon certaines mesures. Cependant, les essais cliniques sur la rosuvastatine chez les personnes séropositives n'ont pas été conçus pour évaluer son impact sur les crises cardiaques et les AVC.

La pitavastatine est une statine plus récente qui fait l'objet d'un essai clinique énorme (Reprieve) se déroulant auprès de personnes séropositives au Canada, aux États-Unis et dans d'autres pays. (Pour en savoir plus sur l'étude Reprieve, consultez la prochaine section.)

Autres approches

Des essais cliniques sont en cours aux États-Unis sur des anticorps conçus pour capturer ou émousser les effets des signaux chimiques qui déclenchent l'inflammation. Les cibles de ces essais cliniques incluent les signaux chimiques, ou cytokines, suivants :

  • IL-1b (interleukine-1bêta)
  • IL-6 (interleukine-6)

Dans ce numéro de TraitementActualités, nous examinerons quelques stratégies émergentes que les chercheurs explorent dans le cadre de leurs efforts pour réduire l'inflammation et l'activation immunitaires liées au VIH.

Entre-temps

Jusqu'à ce que les essais cliniques sur les agents anti-inflammatoires plus récents (dont certains sont décrits dans ce numéro de TraitementActualités) soient terminés et que les résultats soient analysés, il y a de nombreuses mesures que les personnes séropositives sous TAR peuvent prendre pour rester en bonne santé, dont les suivantes :

  • obtenir des conseils et du soutien d'un médecin, d'une infirmière ou d'un pharmacien pour arrêter de fumer
  • adopter un programme d'activité physique régulier approuvé par un médecin (cela peut être aussi simple que des marches rapides)
  • obtenir des conseils d'un diététiste agréé afin d'apporter des modifications utiles à son alimentation, telles que la consommation de plus de fruits et de légumes colorés, le choix de grains entiers (riches en fibres) au lieu de grains raffinés, la consommation d'une poignée de noix d'arbres deux ou trois par semaine et l'absorption de suffisamment de protéines
  • obtenir de l'aide pour faire face à l'anxiété ou à la dépression
  • obtenir de l'aide pour faire face aux dépendances
  • dépistage régulier des infections transmissibles sexuellement, et leur traitement si nécessaire

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

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