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mars/avril 2017 

Les inhibiteurs de l’intégrase ont-ils un impact sur les taux de testostérone chez les hommes?

Un taux de testostérone inférieur à la normale est associé aux problèmes suivants chez les hommes :

  • baisse de l’intérêt pour le sexe
  • dysfonction érectile
  • réduction de la masse et de la force musculaires
  • amincissement des os
  • fatigue
  • dans certains cas, la dépression

Le taux de testostérone diminue avec l’âge chez tous les hommes.

À l’époque d’avant l’arrivée des traitements puissants contre le VIH (TAR), les chercheurs découvraient un taux de testostérone réduit chez certains hommes séropositifs. Ce problème se produisait pour plusieurs raisons possibles, dont les suivantes :

  • perte de poids grave et non intentionnelle (attribuable à l’infection au VIH)
  • inflammation liée au VIH et dommages causés aux réseaux hormonaux du corps
  • apparition d’infections potentiellement mortelles et administration de régimes intenses et prolongés d’antibiotiques, d’antifongiques et d’antiviraux nécessaires pour les traiter et prévenir ensuite leur récurrence

Notons cependant qu’on a également constaté des taux réduits de testostérone à l’époque du TAR chez des hommes sous traitement qui n’ont jamais eu le sida.

Les raisons de ce problème ne sont pas claires, mais il pourrait être lié à une production dysfonctionnelle de certaines hormones dans le corps, y compris la testostérone. Il est possible que cette dysfonction soit causée directement ou indirectement par l’infection au VIH.

Il se peut aussi que la baisse du taux de testostérone soit liée aux facteurs suivants :

  • consommation excessive d’alcool
  • injection de drogues
  • infection par le virus de l’hépatite C

Mesurer la testostérone

Il existe dans le sang des anticorps qui se lient à des hormones comme la testostérone. Or ce n’est que la testostérone sans anticorps attachés (soit la testostérone « libre ») qui est utilisable par les cellules du corps. Ainsi, lorsqu’on évalue les taux de testostérone, les endocrinologues demandent habituellement aux laboratoires de mesurer le taux de testostérone libre dans le sang. Les taux hormonaux du corps varient habituellement selon l’heure de la journée (en raison de nos horloges cellulaires internes de 24 heures). Les chercheurs qui étudient la testostérone recommandent que les mesures de la testostérone libre soient effectuées tôt le matin.

Des chercheurs de Paris et d’ailleurs en France ont mené une étude auprès de 113 hommes séropositifs. Les participants avaient tous moins de 50 ans, n’avaient pas le sida, suivaient un TAR et avaient une charge virale inférieure à 50 copies/ml. Les chercheurs ont publié leurs résultats dans le numéro du 28 janvier 2017 de la revue AIDS. Ils ont trouvé qu’environ 12 % des hommes avaient un taux de testostérone inférieur à la normale (mesuré sous forme de testostérone libre), soit moins de 70 pg/ml. Ce faible taux de testostérone (un état appelé hypogonadisme) est le double de ce qui s’observe généralement chez les hommes séronégatifs du même groupe d’âge.

Les chercheurs ont constaté un lien entre l’usage d’inhibiteurs de l’intégrase et la présence d’un faible taux de testostérone. Toutefois, en raison de la conception de cette étude et d’autres facteurs, nous invitons nos lecteurs à considérer cette association avec beaucoup de prudence, et nous expliquons plus loin pourquoi les chercheurs sont peut-être arrivés par inadvertance à une telle conclusion.

Détails de l’étude

Le profil moyen des hommes recrutés pour cette étude était le suivant :

  • âge : 41 ans
  • compte de CD4+ : 627 cellules/mm3
  • durée estimée de l’infection au VIH : six ans

Il est important de souligner que la plupart des tests sanguins et d’autres analyses ont été effectués à un seul moment dans le temps. Nous reviendrons à cet aspect de l’étude un peu plus loin.

Résultats : testostérone

  • Les taux d’anticorps se liant à la testostérone étaient élevés chez 48 % des participants.
  • On a constaté un taux de testostérone inférieur à la normale chez 12 % des hommes.
  • Les hommes ayant un faible taux de testostérone étaient susceptibles d’avoir le VIH depuis plus longtemps que les hommes ayant un taux de testostérone normal.
  • Certains hommes ayant un faible taux de testostérone avaient aussi une densité minérale osseuse plus faible que la normale.
  • Un taux d’adiposité corporelle supérieur à 19 % était associé à une baisse du taux de testostérone (notons que l’excès de graisse abdominale peut convertir une portion de la testostérone du corps en estrogène).

Dysfonction érectile

Les hommes ayant un faible taux de testostérone étaient plus susceptibles de souffrir de DE. Cependant, même parmi les hommes ayant un taux normal de testostérone, 54 % avaient la DE. Les hommes aux prises avec la DE utilisaient le TAR depuis plus longtemps (76 mois) que les hommes sans DE (44 mois).

Médicaments anti-VIH spécifiques

Les chercheurs ont constaté un lien entre l’utilisation d’inhibiteurs de l’intégrase depuis plus de deux ans et la présence d’hypogonadisme. Notons que seulement 14 des hommes inscrits à cette étude prenaient un inhibiteur de l’intégrase. Nous encourageons nos lecteurs à interpréter ce résultat avec prudence en raison de plusieurs facteurs, dont notamment la nature de l’étude, que nous expliquons ci-dessous.

Points à retenir

1. L’équipe française a mené une étude transversale, ce qui veut dire que la plupart des données ont été captées à un seul moment dans le temps. Les études transversales sont utiles pour trouver des associations entre un médicament et un problème éventuel (dans ce cas l’hypogonadisme). Toutefois, de par leur nature, les études transversales ne peuvent jamais prouver de lien de cause à effet (p. ex., que les inhibiteurs de l’intégrase causent l’hypogonadisme). Les études transversales sont un bon point de départ pour explorer une question de recherche. Si l’on découvre quelque chose d’intéressant, on peut concevoir une étude plus rigoureuse sur le plan statistique afin de mieux comprendre la question.

2. Cette étude française incluait seulement 14 hommes qui utilisaient un inhibiteur de l’intégrase. Ce nombre est insuffisant pour tirer des conclusions solides concernant l’impact de cette classe de médicaments sur les taux de testostérone (ou toute autre chose). Les chercheurs ont affirmé que l’association entre les inhibiteurs de l’intégrase et les faibles taux de testostérone les avait surpris, ce qui est facile à comprendre parce que les inhibiteurs de l’intégrase sont utilisés depuis près d’une décennie dans les pays à revenu élevé. De plus, il est étrange qu’aucune autre équipe de chercheurs n’ait trouvé de lien semblable. Enfin, lors d’autres études, on a constaté un faible taux de testostérone chez des hommes séropositifs qui ne prenaient pas de TAR, ainsi que chez des hommes qui utilisaient déjà le TAR avant l’introduction des inhibiteurs de l’intégrase.

3. Les chercheurs ont affirmé avoir trouvé une association entre un faible taux de testostérone et l’usage d’inhibiteurs de l’intégrase. Cependant, cette conclusion aurait pu être faussée par d’autres facteurs que l’on n’a pas mesurés pendant cette étude. Par exemple, pourquoi certains patients ont-ils reçu un traitement à base d’inhibiteur de l’intégrase et d’autres pas? Quels étaient les antécédents médicaux de ces patients? Il semble que les chercheurs n’aient pas évalué tous les facteurs de risque majeurs de DE des participants. De plus, ils n’ont pas abordé ces questions dans leur analyse. Peut-être les médecins avaient-ils des raisons pour prescrire les médicaments anti-VIH qu’ils prescrivaient, et il est possible que les traitements à base d’inhibiteurs de l’intégrase aient été prescrits par hasard aux personnes ayant un faible taux de testostérone. Tels sont certains des problèmes qui peuvent compliquer les études transversales et les conclusions que l’on en tire.

4. Voici ce que l’on peut conclure raisonnablement à l’égard de la présente étude :

  • les mesures de la testostérone libre sont utiles
  • certains hommes séropositifs ont un taux de testostérone inférieur à la normale
  • la dysfonction érectile est courante parmi les hommes séropositifs

Ce qu’il faut faire

L’impact qu’exerce le traitement du VIH sur le taux de testostérone (et la DE) doit être exploré dans une étude conçue de manière plus rigoureuse du point de vue statistique. Une telle étude compterait beaucoup plus de participants, mais la seule taille de la cohorte serait insuffisante pour prouver un lien de cause à effet. Idéalement, dans le cadre de certains essais cliniques randomisés, on effectuerait un dépistage des facteurs de risque de DE et d’un faible taux de testostérone avant que les hommes commencent le TAR, et on continuerait à faire le suivi de ces problèmes pendant qu’ils prennent le traitement. Notons toutefois que les études d’envergure bien conçues coûtent cher. À cette époque où l’austérité règne, il pourrait falloir beaucoup de temps pour réunir les fonds nécessaires pour mener une telle étude. Les chercheurs français ont affirmé qu’ils se sont affiliés à une étude de plus grande envergure afin de confirmer leurs résultats, mais ils n’ont pas fourni de détail concernant la conception de l’étude en question.

Il est encourageant que certains chercheurs, telle l’équipe française responsable de cette étude, s’intéressent à l’étude des taux de testostérone et des raisons pour lesquelles certains hommes séropositifs ont un taux plus faible que la normale. Les résultats de l’étude française sont certes intéressants, mais ils devraient être considérés comme un début et non comme la fin des efforts visant à comprendre le problème de la déficience en testostérone et de la DE et de leurs causes possibles chez les hommes séropositifs. Espérons que l’étude française incitera d’autres chercheurs à explorer plus en profondeur la question de la testostérone, de la DE et de son lien éventuel avec le traitement du VIH. Pour le moment, cependant, il faut considérer avec prudence les résultats suggérant l’existence d’un lien entre la baisse de la testostérone et l’usage d’inhibiteurs de l’intégrase jusqu’à ce qu’ils soient confirmés par une étude plus rigoureuse sur le plan statistique.

Ressource

Questions liées à la dysfonction sexuelle masculine

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

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