Point de mire sur la prévention

Printemps 2018 

Le sérotriage prévient-il la transmission du VIH chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes?

par Erica Lee

Les stratégies de prévention séroadaptatives reposent sur la connaissance de votre statut VIH et de celui de votre partenaire afin d’éclairer vos choix d’activités sexuelles. Les exemples de stratégies séroadaptatives incluent le sérotriage et le positionnement stratégique.

Cet article fait le compte rendu d’une revue systématique sur l’efficacité du sérotriage comme stratégie de prévention chez les hommes séronégatifs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.1

Qu’est-ce que le sérotriage?

Le sérotriage est une stratégie de prévention du VIH qui consiste à choisir un partenaire sexuel ou une méthode de prévention en fonction du statut VIH de l'autre personne. Par exemple, en choisissant un partenaire ayant le même statut qu’elle, une personne séronégative peut réduire son risque de contracter le VIH ou encore une personne séropositive peut réduire son risque de transmettre le VIH à d'autres personnes.

Un nouveau genre de sérotriage est né du fait que de plus en plus de personnes savent que la prophylaxie pré-exposition (PrEP) et l'usage du TAR pour maintenir une charge virale indétectable constituent des stratégies de prévention du VIH hautement efficaces. Dans de telles situations, certaines personnes choisissent leurs partenaires sexuels en se fondant sur leur utilisation d'une stratégie de prévention hautement efficace. Par exemple, une personne pourrait choisir d'avoir une relation sexuelle avec une personne séropositive ayant une charge virale indétectable, ou encore une personne séropositive pourrait choisir un partenaire sexuel séronégatif qui utilise la PrEP. Notons que ce nouveau genre de sérotriage n'a pas été pris en compte dans le cadre de cette revue systématique.

Pour que le sérotriage soit une stratégie efficace, la personne qui s’en sert doit connaître avec certitude son propre statut VIH et celui de son partenaire, mais cela peut être difficile. Selon les estimations, 20 % des personnes ayant le VIH au Canada ne connaissent pas leur statut.2 Le dépistage du VIH est donc essentiel pour prendre des décisions éclairées en matière de sérotriage. Certaines personnes ne connaissent pas avec certitude leur statut VIH ou celui de leurs partenaires sexuels à cause de suppositions erronées à cet égard, de la période fenêtre ou encore en raison d’un manque de communication fiable avec ses partenaires.3 Faute de dépistage du VIH et de communication claire entre les partenaires sexuels, le sérotriage peut échouer à réduire le risque de transmission du VIH et pourrait même l’augmenter s’il était utilisé pour remplacer les stratégies de prévention hautement efficaces comme les condoms, la PrEP ou le traitement accompagné d’une charge virale indétectable.

Grâce à une meilleure compréhension de l’efficacité potentielle du sérotriage, les gens pourront faire des choix éclairés concernant son usage à titre de stratégie de prévention.

Quels genres de recherches sont inclus dans la revue systématique?

La revue systématique a cherché à déterminer l’efficacité du sérotriage comme stratégie de prévention chez les hommes séronégatifs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH).

La revue a porté sur six études qui répondaient aux critères d’inclusion suivants :

  • Publication dans une revue examinée par des pairs entre 1988 et 2015
  • Participants HARSAH séronégatifs
  • Évaluation du sérotriage, défini par les auteurs comme « une stratégie de prévention en vertu de laquelle une personne séronégative choisit un partenaire (pour une relation sexuelle avec ou sans condom) parce qu'elle croit que cette personne est également séronégative »
  • Inclusion de données pouvant être utilisées pour déterminer l'impact du sérotriage sur la transmission du VIH ou des infections transmissibles sexuellement (ITS), comparativement à d'autres stratégies de prévention

Les six études avaient les caractéristiques suivantes :

  • Quatre études se sont déroulées en Amérique du Nord, une autre en Australie et une autre encore en Europe.
  • Les quatre études nord-américaines ont fourni des données sur la race et l’ethnie des participants. Dans trois études, la majorité des participants était de race blanche. La quatrième étude a porté spécifiquement sur des HARSAH noirs et latino-américains.
  • Dans les cinq études incluant des données sur l’âge des participants, l’âge médian se situait entre 30 et 35 ans. Cela veut dire que la moitié des participants avaient un âge plus jeune que cela et l'autre moitié un âge plus avancé.
  • Il s’agissait dans tous les cas d’études par observation. Cela veut dire que les chercheurs n'ont pas demandé aux participants de faire du sérotriage ou de ne pas en faire, mais ont simplement observé ce qu'ils faisaient déjà.
  • La plus petite étude comptait environ 440 participants, comparativement à quelque 12 200 participants dans la plus grande. Les six études ont porté sur un total de 34 674 participants.

Le sérotriage est-il une stratégie de prévention du VIH efficace pour les hommes séronégatifs ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes?

Pour évaluer son efficacité à titre de stratégie de prévention, le risque associé au sérotriage a été comparé à celui associé aux deux activités sexuelles suivantes :

  • Sexe anal avec condom avec un partenaire séropositif ou au statut VIH inconnu, caractérisé comme une activité à moindre risque que le sérotriage
  • Sexe anal sans condom avec un partenaire séropositif ou au statut VIH inconnu, caractérisé comme une activité à risque plus élevé que le sérotriage

En combinant les résultats des six études figurant dans la revue, les auteurs ont trouvé ceci :

  • Le sérotriage était associé à une augmentation de 64 % du risque de transmission, comparativement à l’activité à moindre risque que constituait l’utilisation d'un condom pour le sexe anal.
  • Le sérotriage était associé à une réduction de 54 % du risque de transmission, comparativement à l’activité plus à risque que constituait le sexe anal sans condom avec un partenaire séropositif ou au statut VIH inconnu.

Quelles sont les implications de la revue pour les fournisseurs de services?

Cette revue systématique a trouvé que, même si le sérotriage s’est révélé une stratégie de prévention plus efficace pour les HARSAH séronégatifs que le fait d’avoir du sexe anal sans condom avec un partenaire séropositif ou au statut VIH inconnu, il s’est avéré une stratégie de prévention moins efficace que l’utilisation systématique du condom pour le sexe anal. Les fournisseurs de services qui aident les HARSAH à adopter les stratégies de prévention qui leur conviennent devraient prendre en considération les facteurs suivants :

  • Le sérotriage peut réduire le risque de transmission du VIH chez les HARSAH qui n’utilisent pas de condoms, mais cette stratégie comporte encore un risque de transmission. On devrait encourager les HARSAH à ne pas utiliser le sérotriage comme seule méthode de prévention du VIH et à envisager l’usage d’une combinaison de stratégies pour réduire leur risque de transmission du VIH, notamment la prophylaxie pré-exposition ou l'utilisation de la charge virale indétectable de leurs partenaires.
  • Pour aider les hommes à connaître avec certitude leur statut VIH et celui de leurs partenaires, les fournisseurs de services devraient faire la promotion du dépistage régulier du VIH et de l’amélioration de la communication entre les partenaires sexuels auprès des HARSAH qui utilisent le sérotriage comme stratégie de prévention. La communication au sujet du dépistage peut inclure une discussion sur les tests antérieurs, la situation de couple des partenaires (monogame ou non monogame), les périodes fenêtres et les expositions possibles depuis le dernier test. La communication au sujet du statut VIH peut également inclure une discussion sur l’importance du traitement du VIH et de la charge virale indétectable pour les HARSAH séronégatifs qui choisissent des partenaires séropositifs (rappelons que le fait d’avoir une charge virale indétectable veut dire que la personne séropositive ne transmet pas le VIH par voie sexuelle).
  • Lorsque le sérotriage s’accompagne de relations sexuelles sans condom, les HARSAH doivent également prendre en considération le risque de transmission d’autres ITS. Le dépistage régulier des ITS devrait être encouragé.

Lorsqu’on interprète les résultats de cette revue, il est important de se rappeler les points suivants :

  • Il existait quelques variations dans les définitions du sérotriage et des activités à risque réduit ou à risque plus élevé servant à la comparaison utilisées par les études figurant dans cette revue. Par exemple, dans une étude, on a défini le sérotriage comme le fait d'avoir exclusivement des relations sexuelles anales sans condom avec des partenaires dont le statut séronégatif était présumé. Dans d'autres études, le sérotriage incluait les relations sexuelles avec condom avec des partenaires séropositifs ou au statut VIH inconnu. De plus, en raison des différentes méthodes utilisées pour mesurer les activités dans chaque étude, des variables différentes ont été utilisées pour calculer les taux de transmission. Il est possible que les différences entre les études aient eu un impact sur les résultats combinés calculés dans la revue; cependant, se fondant sur des calculs additionnels effectués pour examiner leur impact, les auteurs ont conclu qu’il était peu probable que les différences entre les études aient influencé les conclusions de la revue.
  • Les études incluaient des données sur la transmission recueillies en 2011 ou plus tôt. Les données plus récentes pourraient ne pas refléter les mêmes taux de transmission du VIH étant donné l'impact que les nouvelles lignes directrices sur l'amorce du traitement du VIH ont eu potentiellement sur le nombre de personnes ayant une charge virale indétectable. L'augmentation du nombre de personnes ayant une charge virale indétectable et la baisse subséquente des taux de transmission du VIH lors des relations anales sans condom feraient en sorte que la réduction du risque comparative conférée par le sérotriage pourrait se situer à moins de 54 %.
  • Toutes les études figurant dans la revue ont été des études par observation dont la qualité de la conception a été qualifiée de faible par les auteurs. Cela est attribuable au fait que les études par observation n’ont pas nécessairement les mêmes caractéristiques que les études conçues de manière plus rigoureuse, tels les essais cliniques randomisés et contrôlés. Cette différence augmente la possibilité que les résultats soient influencés par des facteurs dont les chercheurs n'ont pas tenu compte.
  • Les études ont seulement comparé le sérotriage au sexe sans condom et n’ont pas pris en considération l’usage de la PrEP ou du traitement accompagnée d’une charge virale indétectable pour prévenir la transmission sexuelle du VIH.

Qu’est-ce qu’une revue systématique?

Les revues systématiques sont des outils importants pour éclairer et orienter la création de programmes fondés sur les données probantes. Une revue systématique est une revue critique des données probantes se rapportant à un sujet spécifique. Il s’agit d’un processus rigoureux permettant d’identifier toutes les études se rapportant à une question de recherche particulière. On peut ensuite évaluer la qualité des études pertinentes et en résumer les résultats afin de souligner et de présenter les découvertes et les limitations importantes. Si les études figurant dans une revue systématique incluent des données numériques, on peut combiner celles-ci de façon stratégique pour calculer des estimations sommaires ou regroupées. La combinaison des données pour faire des estimations regroupées peut brosser un portrait plus fiable du sujet à l’étude. Le processus qui consiste à regrouper les données de différentes études s'appelle aussi une méta-analyse.

Références

  • 1. Purcell DW, Higa D, Mizuno Y, Lyles C. Quantifying the Harms and Benefits from Serosorting Among HIV-Negative Gay and Bisexual Men: A Systematic Review and Meta-analysis. AIDS and Behavior. 2017 Oct; 21(10): 2835–2843.
  • 2. Agence de la santé publique du Canada. Résumé : Mesurer les progrès réalisés par le Canada en ce qui concerne les cibles 90-90-90 pour le VIH. Division de la surveillance et de l’épidémiologie, Division des lignes directrices professionnelles et des pratiques de santé publique, Centre de la lutte contre les maladies transmissibles et les infections, Agence de la santé publique du Canada, 2016. Disponible à l’adresse : https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/maladies-et-affections/resume-mesurer-les-progres-realises-par-le-canada-cibles-90-90-90-pour-le-vih.html
  • 3. Grace D, Chown SA, Jollimore J, et al. HIV-negative gay men’s accounts of using context-dependent sero-adaptive strategies. Culture, Health & Sexuality. 2014 Mar 16;16(3):316–330.

À propos de l’auteur

Erica Lee est spécialiste de l'information chez CATIE. Depuis l’obtention de sa maîtrise en sciences de l’information, Erica a travaillé dans le domaine des bibliothèques de la santé, soutenant les besoins en information des fournisseurs de services de première ligne et les utilisateurs de services. Avant de se joindre à CATIE, Erica était la bibliothécaire de l’organisme AIDS Committee of Toronto (ACT).