Point de mire sur la prévention

Printemps 2015 

La situation du dépistage du VIH au Canada : Une revue systématique

par James Wilton

Au Canada, une proportion considérable des personnes qui vivent avec le VIH ne savent pas qu’elles ont l’infection, et nombreuses sont celles qui ne sont pas diagnostiquées avant le stade avancé de la maladie. Ces personnes sont plus susceptibles d’être en mauvaise santé et de transmettre le VIH. Afin d’améliorer la santé des personnes vivant avec le VIH et de réduire la transmission de l’infection, il est crucial de diagnostiquer l’infection le plus tôt possible – et, pour cela, d’augmenter le recours au dépistage du VIH et sa fréquence.

Nous présentons et résumons ici une récente revue systématique de la littérature examinant la situation du dépistage du VIH dans diverses populations du Canada.

Pourquoi le dépistage du VIH est-il important?

Selon les plus récentes estimations de l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC), plus de 17 000 personnes vivant avec le VIH n’étaient pas au courant de leur séropositivité;1 ceci représente approximativement 25 % du nombre total de personnes vivant avec le VIH. Par ailleurs, l’ASPC estime que cette proportion varie d’une population de personnes séropositives à l’autre : 20 % dans le groupe des hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HRSH), 24 % dans le groupe des personnes qui consomment des drogues par injection et 34 % dans le groupe des hétérosexuels des deux sexes.

On ne peut pas exagérer l’importance du dépistage du VIH, de la connaissance du statut VIH et d’un diagnostic précoce de l’infection, surtout à la lumière des progrès récents de notre compréhension du traitement et de la prévention du VIH.

Les personnes qui sont au courant de leur séropositivité peuvent obtenir des services de soins et de soutien et commencer le traitement dès qu’elles sont prêtes. Grâce aux progrès accomplis sur le plan du traitement, les personnes vivant avec le VIH peuvent maintenant vivre presque aussi longtemps et en aussi bonne santé que les personnes non infectées. Pour profiter le plus possible du traitement, la recherche semble indiquer qu’il peut être nécessaire de le commencer peu de temps après avoir contracté le virus.2 À l’heure actuelle, cependant, de nombreuses personnes au Canada ignorent qu’elles ont le VIH jusqu’à un stade avancé de la maladie, alors que des symptômes ou des infections opportunistes commencent à apparaître.3,4 À ce stade de l’infection, le traitement antirétroviral peut aider à améliorer la santé de la personne, mais moins efficacement que si elle l’avait commencé plus tôt.

Il est également important de savoir qu’on a le VIH afin de pouvoir prévenir la transmission du virus. De façon générale, aussitôt qu’une personne apprend qu’elle est séropositive, elle peut prendre des mesures pour réduire le risque de transmettre le VIH à d’autres.5 De plus, une fois le diagnostic posé, le traitement peut commencer, ce qui aide à réduire davantage le risque de transmission du VIH.6,7 La recherche porte à croire que la majorité des transmissions du VIH ont pour source des personnes qui ignorent leur statut VIH.8,9

Il est nécessaire d’augmenter le recours au dépistage du VIH et la fréquence de celui-ci dans les populations à risque, de manière à diagnostiquer les personnes plus tôt après l’infection et à réduire le nombre de personnes qui vivent avec le VIH mais n’ont pas été diagnostiquées. Afin de guider les efforts pour y arriver, il est utile de connaître l’ampleur de la couverture du dépistage dans les différentes populations du pays.

Quelle est la situation actuelle du dépistage du VIH dans les populations à risque au Canada?

Une revue systématique explorant la couverture du dépistage du VIH dans les populations, au Canada, a été publiée en 2014.10 Cette analyse a conclu que le recours au dépistage et ses taux varient d’une population à une autre et qu’il y a place à l’amélioration.

Au total, la revue systématique a recensé 26 études contenant des informations sur les pratiques de dépistage dans des populations canadiennes. Ses auteurs n’ont retenu que les études parues entre 2008 et 2012, de sorte que l’échantillon offre un aperçu récent. Voici des renseignements élémentaires à propos des 26 études examinées :

  • Les participants étaient de plusieurs provinces et territoires du Canada : Ontario (15), Colombie-Britannique (7), Québec (4), Nouvelle-Écosse (2), Manitoba (2), Alberta (1), Saskatchewan (1), Labrador (1) et Territoires du Nord-Ouest (1). Certaines des études comptaient des participants résidant à plus d’un endroit.
  • La plupart des études portaient sur les hommes gais et autres hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (HRSH) (6), les personnes qui consomment des drogues par injection ou qui fument du crack (3), les Autochtones (3), les détenus d’établissements fédéraux (2) et la population générale (2). Une seule étude portait sur chacune des populations suivantes : personnes transgenres, travailleuses du sexe, étudiants d’origine sud-asiatique, Canadiens de 50 ans et plus hivernant dans le sud des États-Unis, personnes originaires de pays africains, étudiantes, résidents de quartiers urbains défavorisés, femmes recevant des soins primaires et jeunes adultes sexuellement actifs.
  • Des informations sur diverses pratiques concernant le dépistage du VIH étaient accessibles. La plupart des études (24) contenaient des informations indiquant si les participants avaient déjà été dépistés pour le VIH ou pas. Des informations sur le dépistage récent du VIH étaient présentées dans onze des études; et sur la fréquence du dépistage, dans quatre études.

Nous présentons ci-dessous les principales conclusions de la revue systématique concernant les pratiques de chaque population en ce qui a trait au dépistage du VIH.

Hommes gais et autres HRSH

  • Déjà fait un test de dépistage : Après groupage des données de cinq études, la proportion des HRSH ayant déjà été dépistés pour le VIH a été établie à 83 %.
  • Dépistage fait récemment : Près de 60 % des participants à deux des études s’étaient fait dépister pour le VIH au cours de l’année précédente. La proportion de ceux qui s’étaient fait dépister dans les deux années précédentes variait entre 63 % et 75 % dans trois des études.
  • Fréquence du dépistage : Une seule étude avait collecté des informations sur la fréquence du dépistage : 44 % des participants y ont déclaré se faire dépister annuellement.

Personnes consommant des drogues par injection ou fumant du crack

  • Déjà fait un test de dépistage : Après groupage des données de deux études, la proportion de personnes consommant des drogues par injection et ayant déjà été dépistées pour le VIH a été établie à 91 %.
  • Dépistage fait récemment : Dans une étude auprès de personnes fumant du crack, 45 % s’étaient fait dépister pour le VIH au cours des six mois précédents. Aucune donnée n’a été recensée sur les dépistages récents parmi les personnes s’injectant des drogues.
  • Fréquence du dépistage : Dans une étude réalisée auprès de personnes fumant du crack, 26 % ont déclaré s’être fait dépister pour le VIH plus de deux fois au cours des deux années précédentes. Aucune donnée n’a été recensée sur la fréquence du dépistage chez les personnes consommant des drogues par injection.

Autochtones

  • Déjà fait un test de dépistage : Après groupage des données de trois études, la proportion de personnes autochtones ayant déjà été dépistées pour le VIH a été établie à 56 %.
  • Dépistage fait récemment : Dans l’une des études, la proportion de jeunes Autochtones s’étant fait dépister pour le VIH au cours des deux années précédentes était de 43 %. Dans une étude réalisée auprès d’Autochtones hors réserve, seulement 13 % des participants avaient fait un dépistage au cours de l’année précédente. 
  • Fréquence du dépistage : Dans une étude réalisée auprès de jeunes Autochtones, 25 % des participants ont déclaré s’être fait dépister pour le VIH plus de deux fois au cours des deux années précédentes. Dans une étude réalisée auprès de jeunes Autochtones s’injectant des drogues, 31 % des participants ont déclaré s’être fait dépister pour le VIH au moins une fois par année.

Autres populations

  • Déjà fait un test de dépistage : Après groupage des données de deux études, la proportion de détenus d’établissements correctionnels fédéraux ayant déjà été dépistés pour le VIH a été établie à 90 %. Dans deux études réalisées dans la population générale, la proportion groupée des participants ayant déjà été dépistés était de 33 %. Pour ce qui est des populations au sujet desquelles une seule étude a été recensée, les proportions de personnes déjà testées vont comme suit : personnes venues de pays d’Afrique (75 %), résidents de quartiers urbains défavorisés (69 %), jeunes de la rue (63 %), femmes recevant des soins primaires (56 %), personnes transgenres (53 %), étudiantes (32 %), Canadiens hivernant dans le sud des États-Unis (18 %), étudiants sud-asiatiques (11 %) et jeunes adultes sexuellement actifs (10 %).
  • Dépistage fait récemment : Dans deux études distinctes, réalisées auprès de personnes transgenres et de jeunes de la rue, des taux de 20 % et de 53 %, respectivement, s’étaient fait dépister pour le VIH au cours de l’année précédente. Dans une autre étude, 67 % des travailleuses du sexe ont déclaré s’être fait dépister récemment (mais le terme « récemment » n’était pas défini dans l’étude). Aucune information additionnelle n’a été recensée à propos des dépistages récents dans ces populations ou d’autres.
  • Fréquence du dépistage : Aucune information n’a été recensée à propos de la fréquence du dépistage parmi les détenus de ressort fédéral, la population générale et aucune autre population particulière.

Limites de la revue

Cette revue systématique comportait quelques limites. Toutes les études, sauf une, étaient des sondages et ont utilisé des réponses autodéclarées, au sujet des pratiques de dépistage du VIH. L’information autodéclarée peut avoir une fiabilité limitée, parce que les participants peuvent avoir de la difficulté à se souvenir correctement de l’information, ou peuvent être mal à l’aise de dire toute la vérité (par exemple, il est possible que des participants aient tendance à dire qu’ils se sont fait dépister plus souvent qu’ils ne l’ont vraiment fait).

La plupart des études (22) ont recruté des participants dans des lieux physiques (des bars, des événements communautaires, des programmes d’échange de seringues) ou n’ont pas eu recours à un procédé de randomisation, dans le recrutement. La majorité des études (15) ont été réalisées en Ontario. Les résultats des études réalisées auprès d’échantillons recrutés sur le terrain pourraient ne pas être représentatifs de la population au sujet de laquelle on cherchait à tirer des conclusions. Par exemple, les pratiques de dépistage du VIH des hommes gais recrutés dans un bar de Toronto pourraient ne pas être représentatives des pratiques de tous les hommes gais de la ville. De plus, certaines des conclusions de la revue systématique ont été basées sur un petit nombre d’études; de plus, aucune étude ni aucune donnée n’ont été recensées au sujet de certaines pratiques de dépistage et de certaines populations. Ceci met en relief un besoin de recherches plus poussées, afin de brosser un meilleur tableau général des pratiques de dépistage dans diverses populations du Canada.

Augmenter le recours et la fréquence du dépistage du VIH au Canada

Malgré des lacunes dans la recherche et les limites susmentionnées, la revue systématique indique qu’il y a matière à améliorer le dépistage du VIH au Canada. Dans certaines populations, la proportion de personnes s’étant déjà fait dépister pour le VIH est relativement faible, notamment chez les Autochtones et dans la population générale. Même dans des populations où le taux de personnes s’étant fait dépister pour le VIH était élevé, la fréquence de ce dépistage était faible. Par exemple, la proportion des HRSH dépistés, pour cinq études groupées, était élevée (83 %); toutefois, dans l’une des études la proportion de ceux qui s’étaient fait dépister annuellement était plus faible (44 %). Une fréquence élevée de dépistage du VIH est importante afin de poser un diagnostic le plus tôt possible après qu’une personne a contracté l’infection.

Depuis quelques années, on a publié un certain nombre de lignes directrices visant à susciter un recours accru au dépistage du VIH au Canada. Par exemple, l’ASPC, le gouvernement de la Colombie-Britannique et celui de la Saskatchewan ont publié des lignes directrices recommandant que l’offre de dépistage du VIH soit intégrée à la routine des soins médicaux périodiques. En plus du dépistage de routine, on continue de recommander le dépistage ciblé de populations à risque élevé. Par exemple, les lignes directrices prônent généralement que les personnes qui font partie de populations présentant un fardeau de VIH plus élevé, comme les HRSH et les personnes qui consomment des drogues par injection, se fassent dépister pour le VIH au moins une fois par an si elles ont des comportements à risque. Bien que très peu d’études faisant partie du corpus de cette revue systématique contenaient de l’information sur la fréquence du dépistage, les études qui abordent le sujet indiquent que la plupart des personnes de ces populations à fardeau de VIH plus élevé ne se sont pas fait dépister annuellement. Néanmoins, il est important de reconnaître que les individus d’une population n’ont pas tous des comportements à risque au même degré; par conséquent, il est difficile de déterminer quelle aurait été la fréquence « optimale » de dépistage.

Les fournisseurs de services de première ligne peuvent utiliser diverses stratégies pour rehausser le dépistage du VIH au Canada. Voici deux exemples d’approches employées par des autorités de santé.

Dépistage systématique dans des hôpitaux de Vancouver

Depuis octobre 2011, le Projet STOP de Vancouver (un partenariat entre Providence Health Care et Vancouver Coastal Health) offre systématiquement le dépistage du VIH dans des hôpitaux.

L’étude de cas intitulée Dépistage systématique du VIH dans les soins aigus, dans la collection Connectons nos programmes, offre plus d’information sur l’intégration de l’offre systématique de dépistage du VIH dans quatre hôpitaux, dans le cadre du Projet STOP de Vancouver.

Dépistage rapide et anonyme du VIH dans un établissement correctionnel de l’Ontario

Entre octobre 2011 et mars 2012, le dépistage rapide et anonyme du VIH, de pair avec le dépistage de la gonorrhée et de la chlamydia, a été offert aux détenus de deux établissements provinciaux de détention, par l’entremise d’un département local de santé publique.

L’étude de cas intitulée Projet pilote d’offre de dépistage rapide et anonyme du VIH au point de service en prison, dans la collection Connectons nos programmes, offre plus d’information sur la mise en œuvre de ce projet pilote.

Qu’est-ce qu’une revue systématique?

Les revues systématiques sont d’importants outils pour le développement éclairé de programmes fondés sur des données probantes. Une revue systématique est un résumé critique présentant les données qui existent sur un sujet particulier. On utilise un processus rigoureux pour repérer toutes les études publiées en lien avec une question de recherche. La qualité des études pertinentes peut être évaluée et leurs résultats peuvent être résumés, de manière à cerner et à décrire les principales conclusions et limites. Si les études faisant partie du corpus examiné en revue systématique contiennent des données sous forme de chiffres, ces données peuvent être combinées de manière stratégique afin de calculer des estimations groupées. Le fait de combiner des données dans des estimations groupées permet de présenter un meilleur tableau d’ensemble du sujet à l’étude.

Ressources

Dépistage systématique et cibléPoint de mire sur la prévention

L’Agence de la santé publique du Canada recommande la promotion du dépistage du VIH dans le cadre des soins de santé réguliersNouvelles CATIE

Virus de l’immunodéficience humaine – Guide pour le dépistage et le diagnostic de l’infection par le VIH – Agence de la santé publique du Canada

Optimiser le dépistage et le diagnostic de l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine – Institut national de santé publique du Québec

Ontario HIV Testing Frequency Guidelines: Guidance for Counselors and Health Professionals – Ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l'Ontario

Saskatchewan HIV Testing Policy – Saskatchewan HIV Provincial Leadership Team

HIV Testing Guidelines for the Province of British Columbia – Office of the Provincial Health Officer

Références

  • 1. Agence de la santé publique du Canada. Résumé – Estimations de la prévalence et de l'incidence du VIH au Canada, 2011. Division de la surveillance et de l'épidémiologie, Division des lignes directrices professionnelles et des pratiques de santé publique, Centre de la lutte contre les maladies transmissibles et les infections, Agence de la santé publique du Canada, 2012. Accessible à : http://www.catie.ca/sites/default/files/Estimations-de-la-prevalence-et-de-lincidence-du-VIH-au-Canada-2011.pdf
  • 2. Sellers CJ, Wohl DA. Antiretroviral therapy: When to start. Infectious Disease Clinics of North America. 2014 Sep;28(3):403–20.
  • 3. Althoff KN, Gange SJ, Klein MB, et al. Late Presentation for Human Immunodeficiency Virus Care in the United States and Canada. Clinical Infectious Diseases. 2010 Jun;50(11):1512–20.
  • 4. Hall HI, Halverson J, Wilson DP, et al. Late diagnosis and entry to care after diagnosis of human immunodeficiency virus infection: a country comparison. PloS One. 2013;8(11):e77763.
  • 5. Marks G, Crepaz N, Senterfitt JW, Janssen RS. Meta-analysis of high-risk sexual behavior in persons aware and unaware they are infected with HIV in the United States: implications for HIV prevention programs. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes. 2005 Aug 1;39(4):446–53.
  • 6. Rodger A, Bruun T, Valentina C, et al. HIV Transmission risk through condomless sex if HIV+ partner on suppressive ART: PARTNER Study. In: Program and abstracts of the 21st Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections, 3–6 March 2014. Abstract 153LB.
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  • 8. Miller WC, Rosenberg NE, Rutstein SE, Powers KA. Role of acute and early HIV infection in the sexual transmission of HIV. Current Opinion in HIV and AIDS. 2010 Jul;5(4):277-82.
  • 9. Brenner BG, Roger M, Routy J et al. High rates of forward transmission events after acute/early HIV-1 infection. Journal of Infectious Diseases. 2007 Apr 1;195(7):951-9.
  • 10. Ha S, Paquette D, Tarasuk J, et al. A systematic review of HIV testing among Canadian populations. Revue canadienne de santé publique. 2014 Feb;105(1):e53–62. Accessible à : http://journal.cpha.ca/index.php/cjph/article/view/4128/2888

À propos de l’auteur

James Wilton est le coordonnateur du projet de prévention du VIH par la science biomédicale pour CATIE et termine actuellement sa maîtrise en santé publique, avec une spécialisation en épidémiologie, à l’Université de Toronto. Il a également obtenu un diplôme de premier cycle en microbiologie et immunologie de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).