Point de mire sur la prévention

Printemps 2014 

Le dépistage du VIH à domicile : bienfaits potentiels et préoccupations actuelles

par Logan Broeckaert

L'idée d'un dépistage du VIH à domicile fait l’objet de débats depuis des décennies, soit depuis presque aussi longtemps que le dépistage du VIH existe, mais elle n'est pas largement préconisée. Récemment, le débat sur le dépistage à domicile a été relancé à la suite de l'approbation d'une trousse de dépistage oral dénommée OraQuick aux États-Unis.

Cet article explore les tests de dépistage à domicile (surtout l'OraQuick), comment ils fonctionnent, les endroits où ils sont disponibles, leur acceptabilité et fiabilité, ainsi que les bienfaits potentiels et les préoccupations actuelles concernant le dépistage du VIH à domicile.

Quels tests de dépistage du VIH à domicile ont été approuvés aux États-Unis?

Les tests de dépistage à domicile — certains emploient le terme autodépistage du VIH — permettent aux gens de se tester pour le VIH chez eux sans qu'un professionnel de la santé soit présent. À l'heure actuelle, deux tests à domicile ont été approuvés par la Food and Drug Administration (FDA) pour l'utilisation aux États-Unis.

Le Home Access HIV-1 Test System est le seul test sanguin par piqûre du doigt approuvé par la FDA (juillet 1996). Ce test détecte la présence d'anticorps anti-VIH dans le sang. Avant de l'effectuer, l'usager doit composer un numéro sans frais pour s'inscrire au service de dépistage et recevoir un code anonyme. Il reçoit ensuite un counseling pré-test et fournit des données démographiques non nominatives.

L'usager prélève un échantillon de sang en se piquant le bout du doigt, puis il le fait parvenir à un laboratoire pour être analysé. Pour obtenir les résultats, l'usager appelle le numéro sans frais et donne son code anonyme. Tout résultat positif est donné par un conseiller. Aucun test additionnel n'est nécessaire pour confirmer le résultat, car le fabricant effectue un test de confirmation avant que le résultat ne soit communiqué au client.

OraQuick est le nom d'un test à domicile par frottis oral qui permet de détecter des anticorps anti-VIH dans la salive. Ce test oral a reçu l'approbation de la FDA en juillet 2012 et est disponible sur le marché aux États-Unis depuis avril 2013. L'usager doit se frotter la limite gingivale supérieure et inférieure avec un coton-tige pour prélever l'échantillon de salive. Il met ensuite le coton-tige dans une solution qui permet à la réaction au test de se produire. Le test donne un résultat dans les 20 à 40 minutes. Contrairement aux tests de dépistage sanguins, le résultat de l'épreuve OraQuick peut être interprété par l'usager chez lui. Tout résultat positif obtenu à domicile est considéré comme préliminaire et doit être confirmé par un dépistage en clinique. Le fabricant de l'OraQuick a établi un service de counseling téléphonique sans frais accessible 24 heures sur 24 pour aider les clients recevant un résultat positif à prendre contact avec une clinique près de chez eux.

En plus des tests à domicile approuvés par la FDA, on peut se procurer sur Internet de nombreux tests de dépistage du VIH décrits comme cliniquement prouvés, mais qui n'ont pas reçu l'aval de la FDA. On ne peut pas se fier à ces trousses pour obtenir un résultat précis et fiable.

Quels tests de dépistage du VIH à domicile ont été approuvés au Canada?

Aucun test de dépistage à domicile n'a été approuvé pour la vente au Canada. Bien que ni l'OraQuick ni la Home Access Health Corporation n'acceptent de commandes provenant du Canada, il est possible pour les Canadiens de commander des tests à domicile (autant les tests sanguins par piqûre du doigt que par frottis oral) en ligne et de les faire livrer chez eux. Les Canadiens peuvent également traverser la frontière et acheter des trousses de dépistage à domicile dans les pharmacies américaines.

Les usagers potentiels sont-ils disposés à utiliser les tests à domicile?

La recherche indique que l'autodépistage du VIH est une méthode acceptable aux yeux des usagers. Lors d'un examen systématique publié en 2013 sur l'autodépistage supervisé et non supervisé qui incluait des études menées à la fois dans la population générale et auprès de populations à risque élevé – hommes gais et hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH), personnes qui s'injectent des drogues, patients des services des urgences hospitaliers – , entre 74 % et 96 % des participants dans toutes les populations ont trouvé l'autodépistage acceptable, que ce soit par piqûre du doigt ou frottis oral.1

La recherche indique que les tests d'autodépistage sont commodes et faciles à utiliser. Lors d'une étude menée auprès d'étudiants soignés au Centre de santé de l'Université McGill, 98 % des participants ont décrit le test d'autodépistage oral comme commode.2 Lors d'une étude menée auprès de personnes « à risque » à Singapour, 95 % des participants ont trouvé que le mode d'emploi de la trousse de dépistage OraQuick était facile à comprendre et que le test était pratique à utiliser.3 Lors d'une autre étude menée aux États-Unis, 96 % des participants ont affirmé que l'échantillon « n'était pas du tout difficile à prélever » avec l'OraQuick ».4

Les tests par frottis oral sont-ils aussi fiables que les tests sanguins?

Lors des études de recherche, l'OraQuick s'est avéré aussi fiable (99,9 % du temps) pour déterminer un résultat négatif pour le VIH que les tests sanguins effectués en laboratoire par un professionnel expérimenté.5 L'OraQuick réussit à déterminer un résultat positif dans 91,7 % des cas.6 Autrement dit, près de 10 % des personnes qui sont séropositives pourraient être identifiées comme séronégatives si elles ont utilisé un test OraQuick. L'Oraquick n'est pas aussi fiable que les tests sanguins effectués en laboratoire, dont le taux de fiabilité pour déterminer les résultats positifs s'élève à 99,7 %.5

Un faux négatif – le test donne un résultat négatif même si la personne est en fait séropositive – peut se produire avec l'OraQuick si un événement à risque (relation sexuelle non protégée ou partage de matériel d'injection, par exemple) a lieu durant la période fenêtre (comme c'est le cas du test conventionnel de dépistage des anticorps anti-VIH). Cela se produit parce que le test repose sur la détection d'anticorps dans la salive, lesquels peuvent mettre jusqu'à trois mois à apparaître. Les clients qui envisagent l'autodépistage doivent être conseillés au sujet de la période fenêtre.

Un faux négatif est également une possibilité dans les cas suivants : l'usager interprète erronément le résultat; l'usager ne lit pas soigneusement le mode d'emploi et ne se frotte pas la limite gingivale comme il faut; l'usager porte une prothèse dentaire ou autre produit qui lui couvre les gencives pendant qu'il effectue le frottis.6

Les tests à domicile comme moyen d'améliorer l'accès au dépistage du VIH

Les tests à domicile pourraient améliorer l'accès au dépistage du VIH parmi les personnes qui ne se feraient pas tester autrement. La recherche indique que l'autodépistage du VIH est considéré comme acceptable par les HARSAH qui n'ont jamais passé de test de dépistage du VIH; rappelons que ces derniers constituent une population essentielle à rejoindre dans ce contexte.7,8

Les tests à domicile pourraient constituer une méthode de dépistage commode et anonyme pour toute personne qui veut se faire tester pour le VIH. En particulier, selon le coût et la disponibilité, les tests d'autodépistage seraient utiles aux personnes qui font face à d'importantes barrières aux soins et à celles vivant en communautés rurales et éloignées où les soins de santé ne sont pas toujours dispensés de façon anonyme ou confidentielle.

Malgré les bienfaits possibles, des préoccupations persistent

Au Canada, certains professionnels de la santé ont soulevé des préoccupations concernant le dépistage du VIH à domicile. Ils craignent notamment que les conditions dans lesquelles le dépistage s'effectue à domicile ne soient pas idéales pour obtenir un résultat positif. Même si des conseillers spécialisés sont disponibles pour soutenir les clients se servant de l'OraQuick 24 heures sur 24, cela ne peut remplacer un counseling pré- et post-test rigoureux destiné aux personnes qui en ont besoin, notamment les usagers nouveaux, les personnes peu alphabétisées et celles recevant un résultat positif préliminaire.9,10,11 De plus, les contextes de dépistage plus traditionnels offrent aux professionnels de la santé l'occasion d'entamer une conversation avec les clients sur la réduction des risques, un avantage qui est perdu lorsque les gens choisissent le dépistage à domicile.

Certains s'inquiètent aussi que les personnes recevant un résultat positif à domicile ne soient pas enclines à demander un test de confirmation, à faire appel aux services de notification des partenaires ou à rechercher des soins et du soutien.10 Les données sur l'autodépistage et la recherche de soins parmi les personnes recevant un résultat positif sont minces. Bien qu'une étude ait révélé que 96 % des participants recevant un résultat positif lors d'un test d'autodépistage avaient l'intention de rechercher un counseling post-test,1 d'autres recherches seront nécessaires pour déterminer comment inciter les personnes recevant un résultat positif à domicile à se prévaloir d'autres services.

Une autre préoccupation réside dans la possibilité que les trousses de dépistage du VIH à domicile soient utilisées par certains pour tester leurs partenaires sexuels avant les relations. Dans certaines circonstances, cela pourrait donner lieu à des situations de coercition ou à des risques de violence en cas de refus. Cette conséquence non voulue doit faire l'objet de recherches.

S'il était utilisé correctement, le test de dépistage à domicile pourrait déterminer qu'un partenaire sexuel potentiel est séropositif et, le cas échéant, inciter les personnes concernées à adopter des stratégies de réduction des risques additionnelles. Toutefois, advenant un faux négatif, la personne qui s'en sert risque d'avoir des relations sexuelles avec un partenaire séropositif qu'elle prend à tort pour un partenaire séronégatif.

Le coût du test soulève également des préoccupations.9,10,11 L'OraQuick coûte environ 40 $ aux Etats-Unis et s'il arrive un jour sur le marché canadien, on pourra s'attendre à un prix comparable ou plus élevé dans ce pays. À l'heure actuelle, tous les tests de dépistage du VIH sont gratuits au Canada. L'introduction de frais pour l'autodépistage pourrait créer des barrières entre le test et les personnes susceptibles d'en bénéficier le plus.

Les tests à domicile ne sont pas disponibles au Canada, mais les intervenants ont néanmoins du travail à faire

Jusqu'en décembre 2013, aucune demande d'approbation n'avait été soumise à Santé Canada pour un test de dépistage du VIH à domicile. Cependant, on peut se procurer des tests en traversant la frontière américaine ou en les commandant par Internet en vue d'une livraison à domicile. Bien que le nombre de personnes le faisant soit faible, les fournisseurs de soins devront être préparés à renseigner leurs clients sur l'autodépistage s'ils posent des questions à ce sujet.

Les fournisseurs de services devraient être préparés à aborder les sujets suivants :

  • Fiabilité des tests à domicile. Il est important d'aviser les clients qui se procurent des tests à domicile par Internet qu'aucun d'entre eux n'a été approuvé au Canada; s'ils tiennent à se tester eux-mêmes, il faut leur conseiller de ne choisir que les tests approuvés par la FDA américaine, tel que l'OraQuick;
  • Limitations de l'OraQuick. Il est crucial que les fournisseurs de services élaborent des messages qui soulignent les limitations des tests à domicile, y compris le manque de counseling pré- et post-test en personne, la possibilité de faux négatifs et le manque de fiabilité des tests à domicile durant la période fenêtre de trois mois;
  • Importance des soins de suivi. Il est également important de créer des messages sur l'importance des tests de confirmation et les endroits où l'on peut le faire en cas de résultat positif préliminaire ou indéterminé. Le processus de dépistage de confirmation et de counseling post-test est essentiel pour inciter les personnes séropositives à obtenir des soins et du soutien et encourager les personnes séronégatives à se faire conseiller en matière de prévention.

Bien que Santé Canada n'ait approuvé aucune trousse de dépistage du VIH à domicile, il est peut-être temps que les décideurs de politiques et les professionnels de la santé entament une discussion sur la pertinence plus large de l'OraQuick comme outil de dépistage additionnel, que ce soit à domicile ou dans d'autres contextes.

La recherche indique que les usagers préfèrent l'OraQuick aux tests sanguins par piqûre du doigt.4 Une façon d'améliorer l'accès au dépistage pourrait consister à introduire l'OraQuick dans les centres de dépistage existants et à le proposer à la place des tests rapides par piqûre du doigt.

L'établissement d'un espace privé destiné à l'autodépistage dans les centres de soins pourrait aussi faciliter l'usage de l'OraQuick dans les contextes cliniques. La recherche menée aux États-Unis indique que l'incorporation de l'autodépistage dans les soins dispensés dans les urgences hospitalières pourrait faciliter l'accès au dépistage du VIH pour certains, tout en permettant aux clients de recevoir un counseling immédiat et des soins de suivi.12 Utilisée de cette manière, la technologie d'autodépistage pourrait maximiser l'anonymat et la confidentialité des clients, tout en équilibrant le besoin de counseling post-test et de soins de suivi.

Les tests à domicile comme outil de dépistage additionnel

Le débat au sujet de l'autodépistage se poursuit et s'intensifie au Canada tandis que les gouvernements d'autres pays prônent le recours aux tests à domicile comme outil de dépistage additionnel. Les technologies d'autodépistage ont le potentiel de rejoindre des personnes courant un risque élevé d'infection par le VIH qui se heurtent à des barrières dans les contextes de dépistage traditionnels. Mais des préoccupations considérables persistent en ce qui concerne le counseling, les tests de confirmation, la notification des partenaires et le coût.

Article connexe

Pour une discussion sur l’autodépistage à domicile, voir Points de vue des premières lignes : Dépistage du VIH à domicile

Ressource

Virus de l'immunodéficience humaine : Guide pour le dépistage et le diagnostic de l'infection par le VIH – Agence de la santé publique du Canada

Références

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À propos de l’auteur

Logan Broeckaert détient une maîtrise en histoire et est actuellement chercheuse/rédactrice à CATIE. Avant de se joindre à l’organisme, Logan avait travaillé à des projets provinciaux et nationaux de recherche et d’échange de connaissances pour la Société canadienne du sida et l’Association pour la santé publique de l’Ontario.