Les résultats de deux recherches, publiés en 2010 (lors de l’International Microbicides Conference), pourraient conduire certains observateurs à douter de l’innocuité de l’utilisation de lubrifiants pour la pénétration anale. Que démontrent donc ces résultats? Les données sont-elles suffisantes pour motiver des changements à nos messages sur le sécurisexe? À notre avis, non — voici les raisons pour lesquelles nous pensons qu’il n’est pas avisé de changer nos messages au sujet de l’usage de lubrifiant pour des rapports anaux.
Les lubrifiants et les dommages aux tissus
Une des recherches consistait à analyser divers lubrifiants en laboratoire. Les chercheurs ont constaté, dans plusieurs lubrifiants, que la teneur en sels et en sucres dissous était plus élevée que dans une cellule. Pour cette raison, certains des lubrifiants avaient un effet toxique sur le tissu anal, en éprouvette, entraînant une dégradation ou érosion du tissu. Si ces produits ont le même effet lorsque des personnes les utilisent, les tissus anaux endommagés pourraient être plus vulnérables que d’ordinaire au VIH et à d’autres infections transmissibles sexuellement (ITS).
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Les chercheurs ont réalisé des tests sur six lubrifiants en vente libre. Cinq étaient des lubrifiants à base d’eau (Astroglide, Elbow Grease, ID Glide, gel KY et le lubrifiant vaginal Pré-Seed) et un autre était à base de silicone (Wet Platinum).
Les propriétés physiques des lubrifiants ont été examinées. On a observé que quatre des produits (Astroglide, Elbow Grease, ID Glide et gel KY) extraient de l’eau des cellules qui tapissent le rectum, leur causant ainsi des dommages. Testés sur du tissu anal en éprouvette, on a observé qu’ils décapent des cellules de la couche de surface du tissu anal. En revanche, le Pré-seed et le Wet Platinum ont causé relativement peu de dommages.
Les lubrifiants et les infections transmissibles sexuellement
Dans la seconde recherche, on a constaté une probabilité trois fois plus élevée de résultat positif au dépistage d’une ITS rectale parmi les femmes et les hommes qui ont déclaré avoir déjà utilisé des lubrifiants pour recevoir une pénétration anale, comparativement à ceux qui n’ont pas déclaré avoir utilisé de lubrifiant. Ce risque accru d’ITS était présent malgré l’usage de condoms.
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Entre octobre 2006 et décembre 2008, 879 hommes et femmes ont participé à un sondage sur les comportements sexuels ainsi qu’à des tests de dépistage pour deux ITS anales (gonorrhée et chlamydia) dans le cadre d’une étude sur un microbicide rectal. Un peu moins de la moitié des participants (421) ont déclaré avoir reçu la pénétration anale au cours de l’année précédente. En tout, 229 hommes et 192 femmes ont déclaré avoir reçu la pénétration anale; les réponses aux entrevues sur le comportement sexuel et les résultats de dépistage de la chlamydia et de la gonorrhée étaient disponibles pour 302 des participants de l’étude. De ce groupe, environ les trois quarts (230) ont déclaré avoir utilisé un lubrifiant lors de leur plus récente pénétration anale. De ce nombre, 67 % ont utilisé un lubrifiant à base d’eau, 28 % un lubrifiant à base de silicone, 17 % un lubrifiant à base d’huile (comme Crisco) et 6 % des lubrifiants anesthésiants. (Le total de ces pourcentages dépasse 100 % parce que certains répondants ont déclaré avoir utilisé plus d’un type de lubrifiants.)
On a diagnostiqué une gonorrhée ou une chlamydia anale chez 5,6 % des femmes et chez 10,2 % des hommes. Environ un participant sur 9 (11,7 %) ayant utilisé du lubrifiant lors de son plus récent rapport anal avait une ITS anale, en comparaison avec environ un participant sur 22 (4,5 %) parmi ceux qui n’ont pas utilisé de lubrifiant. Plus des deux tiers (68 %) des personnes chez qui une ITS anale a été diagnostiquée avaient utilisé un lubrifiant, comparé à un tiers (32 %) des personnes ayant une ITS anale qui n’avaient pas utilisé de lubrifiant. Après considération d’autres facteurs, comme l’usage de condom, le nombre de partenaires sexuels, la fréquence des rapports sexuels, le sexe de la personne, ou l’état sérologique au VIH, l’analyse démontre que l’utilisation de certains lubrifiants peut pratiquement tripler le risque de contracter une ITS anale.
Qu’est-ce que cela signifie?
On ne peut tirer de conclusion définitive à partir de ces seules études. Dans la première, les chercheurs examinaient les effets de lubrifiants sur des spécimens en éprouvette. Cela ne nous éclaire pas sur l’effet de l’utilisation de lubrifiant pendant l’activité sexuelle . Même si des lubrifiants peuvent endommager le tissu anal, il demeure possible que leur utilisation procure quand même plus de bienfaits qu’elle ne cause de tort. L’utilisation de lubrifiant pendant un rapport sexuel réduit la probabilité que le condom se déchire ou s’enlève. Ceci, en soi, réduit le risque de transmission du VIH et d’autres ITS. Même sans condom, par ailleurs, l’utilisation de lubrifiant peut réduire le trauma au tissu anal, ce qui réduit le risque de contracter le VIH et d’autres ITS. Cette étude ne permet pas de savoir si l’utilisation de lubrifiant pendant la pénétration anale, avec ou sans condom, réduit ou augmente les lésions au tissu anal, ou affecte le risque de contracter le VIH ou une autre ITS.
La seconde étude démontre une corrélation entre l’utilisation de lubrifiant et la transmission d’ITS. Cependant, la corrélation et la causalité sont deux choses différentes : une corrélation statistique n’est pas la preuve d’une relation de cause à effet. Les chercheurs ont tenté d’écarter d’autres facteurs causaux possibles.Néanmoins, ce type d’analyse ne peut écarter la possibilité de toutes les autres causes. Par exemple, il est possible que les personnes qui utilisent du lubrifiant puissent courir un risque accru de transférer des ITS du pénis de leur partenaire vers leur rectum, avec leurs doigts, lorsqu’elles appliquent du lubrifiant avant la pénétration anale. De plus, cette recherche n’examinait que la relation possible entre des lubrifiants et certaines ITS (seulement la gonorrhée et la chlamydia). Comme elle ne portait pas sur la transmission du VIH, on ne peut pas tirer de conclusions concernant les effets de lubrifiants sur la transmission du VIH.
Le verdict
Ces deux études ne livrent pas de données suffisantes pour déterminer avec certitude (a) le degré de dommage que des lubrifiants peuvent causer au tissu rectal lors de rapports anaux; et (b) si l’utilisation de lubrifiant peut affecter le risque de contracter le VIH ou une autre ITS. D’autres recherches sont nécessaires afin d’établir quels lubrifiants sont sécuritaires et lesquels peuvent endommager le tissu rectal; et d’examiner si certains sont plus nocifs que d’autres, et quel effet ces dommages possibles peuvent comporter, en termes de transmission du VIH et d’ITS.
Les personnes ne devraient certainement pas cesser d’utiliser des lubrifiants en conjonction avec des condoms, car c’est là une protection optimale lors de rapports anaux.
Ressources
Safety of lubricants for rectal use: A fact sheet for HIV educators and advocates , International Rectal Microbicide Advocates (IRMA)
Safety of lubricants for rectal use: Questions & Answers for HIV educators and advocates , IRMA
Références