Point de mire sur la prévention

Automne 2013 

Savoir se protéger : Ce que les personnes qui s’injectent des drogues savent au sujet de la prévention de l’hépatite C et du VIH

par Scott Anderson

Quiconque emprunte et prête du matériel d’injection de drogues, y compris les seringues, court le risque de contracter et de transmettre l’hépatite C et le VIH. Néanmoins, il y a des gens qui utilisent des drogues injectables depuis longtemps et qui ont réussi à se protéger contre ces maladies. Qu’ont-ils fait pour éviter de contracter ces infections sur une si longue période? Le projet Savoir se protéger a voulu examiner les stratégies auxquelles ont recours ces personnes pour se protéger contre l'hépatite C et le VIH. Partager ces stratégies pourrait aider d’autres personnes à se protéger elles aussi 1.

Y a-t-il beaucoup de personnes à risque, parmi celles qui utilisent des drogues injectables?

Certaines personnes qui s’injectent des drogues empruntent des seringues usagées ou d’autre matériel d’injection, ce qui leur fait courir le risque de contracter le VIH ou l’hépatite C. Selon une enquête nationale menée auprès d’utilisateurs de drogues injectables, 15 % de ces personnes avaient emprunté une aiguille ou une seringue et 31 % avaient emprunté d’autre matériel d’injection (tels que chauffoirs, eau ou filtres) au cours des 6 mois précédents. La moitié des participants avaient prêté des aiguilles usagées à d’autres au cours de la même période 2.

Selon cette même enquête nationale, 66 % des personnes qui s’injectent des drogues sont atteintes ou déjà été atteintes d’hépatite C 3 et 13 % sont atteints d’une infection au VIH 2. Le taux de coinfection était de 12 %, ce qui signifie que bon nombre de personnes vivant avec le VIH sont aussi atteintes d’hépatite C.

Il existe des programmes qui se sont révélés efficaces dans la réduction du risque de transmission du VIH et de l'hépatite C. Les programmes d'échange de seringues offrent des seringues stérilisées aux personnes qui s’injectent des drogues. Ils permettent de réduire le partage de seringues et se sont révélés efficaces dans la réduction des comportements à risque et des taux d’infection au VIH et d’hépatite C 4. Les programmes d'intervention par des pairs, qui atteignent des communautés cachées et marginalisées, élargissent la portée des services et offrent de l’information et des services à un très grand nombre de personnes.  Ces programmes jouent un rôle crucial dans la réduction de la transmission du VIH et de l'hépatite C.

Le projet Savoir se protéger

Le projet Savoir se protéger diffère de nombreuses études se penchant sur l'infection au VIH et à l'hépatite C chez les personnes qui s’injectent des drogues. En effet, contrairement à d'autres études, il considère les personnes qui s’injectent des drogues comme des experts sur leur propre santé. On a interviewé vingt-et-une personnes utilisant des drogues injectables afin de dégager les stratégies employées pour éviter la transmission du VIH et de l’hépatite C. Ces personnes ont été choisies parce qu’elles avaient réussi à rester séronégatives sur une longue période (8 à 15 ans). L'étude originale a été menée à New York par Samuel Friedman, chercheur chevronné dont les travaux portent sur les aspects sociaux de l’utilisation de drogues injectables. Cette étude a été adaptée et reprise dans de nombreuses villes, notamment Sydney et Melbourne en Australie, Londres en Angleterre, Valence en Espagne, Saint-Pétersbourg en Russie et Vancouver 5. Cela dit, cet article se concentrera sur les résultats de l’étude newyorkaise.

Que peut nous apprendre le projet Savoir se protéger?

Maîtriser les périodes de sevrage est un élément clé pour se protéger

Le sevrage de drogues est une expérience atroce. Les personnes en crise de sevrage peuvent présenter anxiété, insomnie, nausées, vomissements, diarrhée et douleurs musculaires, ainsi que d’autres symptômes 6. Quand le sevrage est si souffrant, on est prêt à tout faire pour faire disparaître les durs symptômes, y compris réutiliser le matériel pour s’injecter une dose 7.

Les participants au projet Savoir se protéger utilisent deux principales tactiques pour prendre en charge ou éviter les périodes de sevrage : gérer leurs revenus en fonction du coût des drogues et maintenir de bonnes relations afin d'avoir accès à des ressources en cas de besoin.

Gérer ses revenus en fonction du coût des drogues

Pour avoir des revenus, certains participants occupent des emplois déclarés ou reçoivent une forme ou une autre d’assistance sociale. D’autres participent à l’économie clandestine, par exemple la vente de drogues ou le travail du sexe. L’un des principaux moyens par lequel les personnes qui utilisent des drogues injectables prennent en charge leurs périodes de sevrage est par la gestion de leurs revenus en fonction de tous leurs besoins, dont la nourriture et les drogues. Ce n'est pas une mince tâche, étant donné que l’usage de drogues sur une longue période peut provoquer une tolérance accrue à celles-ci, et que donc les coûts liés à l’usage des drogues s’en trouvent accrus puisqu’il faut augmenter la dose pour obtenir le même effet. Néanmoins, les utilisateurs de drogues qui veulent s’assurer d’avoir suffisamment d’argent pour continuer à utiliser des drogues sont plus susceptibles d’éviter l’infection au VIH ou à l’hépatite C.

De nombreux participants ont traversé des périodes où ils n’étaient pas en mesure de maintenir leur niveau de revenus et ne pouvaient donc plus se payer la même quantité de drogues qu’à l’habitude. Dans ces situations, ils ont dû réduire leur consommation, d’où l'apparition de symptômes de sevrage. Les participants disposent de nombreuses stratégies pour faire face à ces périodes de sevrage, stratégies qui leur ont permis d’éviter des activités liées à un risque d'infection.

Voici quelques stratégies à court terme :

  • Consommer une dose « d’entretien » de drogues (juste assez pour éviter les symptômes de sevrage).
  • Utiliser d’autres substances pour prendre en charge les symptômes de sevrage, comme la méthadone (traitement pour la dépendance aux opiacés), d’autres médicaments contre la douleur ou des médicaments sur ordonnance pour les troubles psychiatriques.
  • Endurer les symptômes de sevrage 7.

Voici quelques stratégies à long terme :

  • Faire des réserves de drogues pour les périodes où l’argent se fait plus rare.
  • Utiliser la méthadone pour réduire la consommation de drogues à un niveau acceptable sur le plan financier.
  • Se sevrer soi-même jusqu’à un niveau de consommation correspondant à ses moyens financiers.

Entretenir ses relations

Pour éviter les périodes de sevrage lorsque l’argent se fait plus rare, un certain nombre de participants à l’enquête empruntent de l’argent de membres de leur famille ou d’amis pour acheter des drogues ou empruntent des drogues de leur trafiquant. Les participants s’assurent de repayer ces personnes afin d’entretenir la relation et de pouvoir emprunter à nouveau lors d'une prochaine période de besoin 7.

Les participants se fient aussi à leurs liens sociaux pour avoir accès à un toit, à une douche ou à un coin pour laisser leurs affaires lorsqu’ils se retrouvent dans la rue. Ils entretiennent ces relations en faisant preuve de respect envers leurs amis et membres de leurs familles et en ne vendant jamais les biens de ces personnes pour s’acheter des drogues. Ces relations aident à maintenir une certaine stabilité pendant les périodes de faibles revenus ou d’itinérance, réduisant de ce fait le risque d'avoir à emprunter du matériel d'injection 8.

Une autre stratégie utilisée par les participants consiste à s’assurer au coucher qu'eux et leur partenaire avec qui ils s'injectent des drogues possèdent un « sac du matin » (ou « sac de réveil ») contenant des drogues. Ce faisant, ils peuvent prévenir des situations où le partenaire demande des drogues ou du matériel d’injection de drogues lorsqu’il présente des symptômes de sevrage au réveil 8.

Stratégies pour traiter avec les personnes qui veulent partager le matériel pour l’injection de drogues

Planification en vue de la prévention

Les participants au projet Se protéger prévoient à l’avance des moyens pour avoir accès à du nouveau matériel d’injection avant que survienne le besoin de consommer 9. Ils partagent aussi des stratégies de réduction des méfaits et le nouveau matériel d’injection avec les gens faisant partie de leur réseau social.  Une autre stratégie importante utilisée consiste à faire équipe avec quelqu’un d’autre : une personne achète les drogues et l'autre obtient de nouvelles seringues et du nouveau matériel d'injection, de sorte qu'ensemble, les deux puissent consommer de façon sécuritaire 1. Ces activités permettent de prévenir les situations où un partage de matériel pourrait avoir lieu.

Faire face à la pression par les pairs

Certaines personnes évitent les situations où elles savent que d'autres pourraient exercer des pressions sur elles pour qu’elles partagent des seringues ou d'autre matériel pour l'injection de drogues. Ces participants consomment les drogues en compagnie d'autres qui ont recours à des pratiques sécuritaires d'injection, ou ils consomment lorsqu'ils sont seuls (ce qui toutefois vient avec le risque de se retrouver sans aide en cas de surdosage). D’autres participants ont recours à des stratégies comme de trouver des raisons qui paraîtront acceptables pour le groupe pour justifier un refus de partager du matériel d’injection de drogues, par exemple la peur du sang 10. Certains participants apportent des seringues et du matériel supplémentaires lorsqu’ils consomment en groupe, au cas où quelqu’un demanderait à utiliser leur matériel 7.

Les facteurs environnementaux comptent dans la protection

Les chercheurs du projet Savoir se protéger ont cerné plusieurs facteurs environnementaux qui appuient les stratégies pour se protéger. Ces stratégies incluent un revenu régulier, un soutien social, l’accès à de nouvelles aiguilles et seringues et d’autre matériel d’injection de drogues, l’accès à des traitements contre l’abus de substance et une provision stable de drogues. En dépit de la gamme de stratégies à leur disposition pour continuer de se protéger, les participants de l'étude ont eu de la difficulté à poursuivre ces stratégies lorsque les facteurs environnementaux étaient déficients. Pour certains, le fait de perdre leur logement, de ne pas pouvoir obtenir du matériel d'injection de drogues, d’être arrêtés ou de vivre dans la pauvreté peut rendre encore plus difficile le maintien des comportements de protection 11.

Que peuvent faire les fournisseurs de services?

Bon nombre des stratégies utilisées par les participants du projet Savoir se protéger peuvent être adoptées par quiconque s’injecte des drogues et par les fournisseurs de services offrant de l’information sur la réduction des méfaits.

Les travailleurs de première ligne peuvent organiser des séances d'information entre pairs où des stratégies de protection sont partagées. Les participants pourraient y être encouragés à partager ces stratégies avec leurs amis et connaissances. Les stratégies peuvent également être incorporées dans des programmes existants de formations pour pairs sur la réduction des méfaits.

Dans les endroits où il n’existe pas de programmes d’échange de seringues, les travailleurs de première ligne et les personnes qui utilisent des drogues injectables peuvent militer pour leur établissement. Les programmes d'échange de seringues bien établis pourraient permettre aux gens de se faire des provisions de seringues et d'autre matériel d'injection afin de prévoir à long terme ou de partager ce matériel avec d'autres.

Lorsqu’ils offrent du soutien individuel, les fournisseurs de services peuvent établir des stratégies avec les personnes qui utilisent des drogues injectables afin que ces derniers sachent comment éviter les périodes de sevrage, notamment en réfléchissant à la façon de garder un équilibre entre leurs revenus et leur consommation de drogues. Les conversations pourraient aussi porter sur la prise en charge à court terme des symptômes de sevrage d’autre façon que par l’emprunt de matériel pour l'injection de drogues.  Par exemple, ils pourraient faire connaître la stratégie employée par les participants du projet Savoir se protéger consistant à prendre une « dose d'entretien ».

Une autre façon pour les travailleurs de première ligne d’appuyer les efforts des personnes qui utilisent des drogues par injection en vue de se protéger est d’appuyer les clients dans la recherche d’une plus grande stabilité dans leur environnement, en trouvant un logement et des sources de revenus et en entretenant leurs liens avec leur famille et leurs amis.

Les gens qui utilisent des drogues par injection ont créé de nombreuses stratégies importantes pour éviter de contracter l’hépatite C et l’infection au VIH, et ces stratégies, de concert avec d’autres mesures de réduction des méfaits, ont aidé à réduire les taux d’hépatite C et d’infection au VIH au Canada. Le partage de cette expertise est un moyen de contribuer davantage à réduire les taux d'hépatite C et d’infection au VIH chez les utilisateurs de drogues injectables au Canada.

Ressources

L’intervention Staying Safe (Savoir se protéger) réduit le risque de transmission de l’hépatite C et du VIH parmi les personnes qui s’injectent des drogues

Prévention et réduction des méfaits

S’injecter de façon plus sécuritaire

Références :

  • 1. a. b. Friedman SR, Mateu-Gelabert P, Sandoval M, Hagan H, Des Jarlais DC. Positive deviance control-case life history: A method to develop grounded hypotheses about successful long-term avoidance of infection. BMC Public Health. 2008 8(94). Available at: http://www.biomedcentral.com/1471-2458/8/94
  • 2. a. b. Agence de la santé publique du Canada. I-Track : Surveillance améliorée des comportements à risque chez les utilisateurs de drogues injectables au Canada. Rapport sur la phase I, août 2006. Division de la surveillance et de l’évaluation des risques, Centre de prévention et de contrôle des maladies infectieuses, Agence de la santé publique du Canada, 2006.
  • 3. Agence de la santé publique du Canada. L’hépatite C au Canada : Rapport de surveillance de 2005-2010. Centre de la lutte contre les maladies transmissibles et les infections, Direction générale de la prévention et du contrôle des maladies infectieuses, Agence de la santé publique du Canada, 2011.
  • 4. Gibson DR et al. Effectiveness of syringe exchange programs in reducing HIV risk behaviour and HIV seroconversion among injecting drug users. AIDS. 2001 15:1329–1341.
  • 5. Friedman SR. The dialectic among drug injectors’ agency, their social environments, and “staying safe” from HIV and hepatitis C. Ontario HIV Treatment Network Conference, Nov 11–13, 2012. Toronto, ON
  • 6. Opiate withdrawal. Available at:  http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmedhealth/PMH0001945/
  • 7. a. b. c. d. Mateu-Gelabert P, Sandoval M, Meylakhs P, Wendel T, Friedman SR. Strategies to avoid opiate withdrawal: Implications for HCV and HIV risks. International Journal of Drug Policy. 2010  21(3):179-185.
  • 8. a. b. Friedman SR, Sandoval M, Mateu-Gelabert P, Meylakhs P, Des Jarlais DC. Symbiotic goals and the prevention of blood-borne viruses among injection drug users. Substance Use and Misuse. 2011 46(2–3): 307–315.
  • 9. Sirikantraporn S, Mateu-Gelabert P, Friedman SR, Sandoval M, Torruella RA. Resilience among IDUs: Planning strategies to help injection drug users to protect themselves and others from HIV/HCV infections. Substance Use and Misuse. 2012 47(10):1125–1133.
  • 10. Friedman SR. The dialectic among drug injectors’ agency, their social environments, and “staying safe” from HIV and hepatitis C. Ontario HIV Treatment Network Conference, Nov 11-13, 2012. Toronto, ON
  • 11. Mateu-Gelabert P, Treloar C, Calatayud VA, Sandoval M, Zurian JC, Maher L, Rhodes T, Friedman SR. How can hepatitis C be prevented in the long term? International Journal of Drug Policy. 2007 18 (5):338–340.

À propos de l’auteur

Scott Anderson est le recherchiste et rédacteur de CATIE spécialisé dans l’hépatite C. Avant de se joindre à CATIE, Scott était coordonnateur à la recherche au Centre de toxicomanie et de santé mentale, où il dirigeait des études portant sur l’accès aux soins de santé des groupes marginalisés.