Nouvelles CATIE

31 mars 2015 

Les prédicteurs de la neuropathie périphérique liée au VIH à l’époque actuelle

L’infection au VIH peut causer de nombreux problèmes, dont certains touchent les nerfs. On appelle le système nerveux qui s’étend à presque toutes les régions du corps à l’extérieur du cerveau le système nerveux périphérique. Dès 1983, des médecins à Manhattan ont remarqué l’apparition étrange de lésions nerveuses dans les pieds et les jambes de personnes vivant avec le VIH. On appelle ce genre de lésion la neuropathie périphérique (NP). Les neurologues ont observé que, de façon générale, la NP se déclarait d’abord dans les orteils et les pieds et pouvait causer de l’engourdissement, des sensations intermittentes et de la douleur. Lors d’une étude particulière, des médecins ont documenté la nature grave de la douleur liée à la NP et noté que les patients touchés utilisaient des expressions fortes pour la décrire, telles que « comme un coup de poignard », «  brûlante » et « constante ».

Causes possibles de la neuropathie périphérique

Les causes de la NP chez les personnes séropositives peuvent varier. À titre d’exemple, mentionnons qu’au début des années 80, alors qu’aucun traitement anti-VIH efficace n’existait, la NP était probablement la conséquence de l’infection au VIH non traitée. Dans les années 90, on utilisait fréquemment des agents anti-VIH surnommés les médicaments « d », à savoir :

  • d4T (stavudine, Zerit)
  • ddI (didanosine, Videx)
  • ddC (zalcitabine, Hivid)

Bien qu’on ait rapidement cessé d’utiliser ddC à cause de sa toxicité et de son faible effet antiviral, on a continué d’utiliser ddI et d4T jusqu’au début du 21e siècle dans le cadre de combinaisons de médicaments anti-VIH puissants (couramment appelées thérapies antirétrovirales ou TAR). Les médicaments « d » pouvaient être toxiques pour les cellules nerveuses et, dès le début des années 90, les médecins ont découvert qu’ils pouvaient causer la NP.

De nos jours, l’utilisation des médicaments « d » est vivement déconseillée par les lignes directrices thérapeutiques en vigueur dans les pays à revenu élevé. Il est donc peu probable que ces médicaments soient à l’origine des nouveaux cas de NP.

La neuropathie périphérique aujourd’hui

Des chercheurs œuvrant dans des centres cliniques importants des États-Unis ont collaboré à une étude sur les causes possibles de la NP chez les personnes séropositives à l’époque actuelle. Ils ont recruté environ 500 personnes qui n’avaient pas la NP et les ont suivies pendant deux ans en moyenne, effectuant de nombreuses évaluations. Compte tenu de nombreux facteurs, l’analyse statistique a révélé que plusieurs facteurs particuliers étaient associés à un risque accru de NP. Nous explorons certains des résultats en question et leur signification éventuelle dans ce bulletin de Nouvelles CATIE.

Détails de l’étude

Les chercheurs ont recruté 1 583 personnes séropositives entre 2003 et 2010 pour une étude d’envergure sur le VIH et les problèmes neurologiques. L’analyse qui nous concerne a porté sur un sous-groupe de ces participants, soit 493 personnes qui n’avaient pas la NP lors de leur admission à l’étude.

Des neurologues ont formé des médecins et des infirmiers à interroger, à examiner et à évaluer les participants afin de pouvoir détecter tout signe ou symptôme de la NP. Les participants ont également subi un dépistage de la dépression. Des échantillons de sang ont été recueillis et d’autres informations ont été extraites des dossiers médicaux.

Le profil moyen des 493 participants au moment de leur admission à l’étude était le suivant :

  • 81 % d’hommes, 19 % de femmes
  • âge : 42 ans
  • 68 % (335 personnes) suivaient une TAR, dont 201 (61 %) avaient une charge virale indétectable
  • près du tiers des participants avaient été exposés au d4T ou au ddI
  • 14 % des participants prenaient du d4T ou du ddI lors de leur admission à l’étude
  • les médecins ont diagnostiqué un « trouble de consommation » chez 73 % des participants; les substances courantes incluaient l’alcool (55 %), la cocaïne (40 %), le crystal meth (18 %) et les opioïdes (17 %)

Résultats

Au cours d’une période de suivi moyenne de deux ans, la NP est apparue chez 131 participants (27 %) qui n’avaient pas de NP au début de l’étude.

Facteurs de risque possibles

Compte tenu de nombreux facteurs, les chercheurs ont constaté des liens statistiques entre plusieurs facteurs et l’apparition subséquente de la NP. Voici quelques-uns des facteurs en question :

  • Âge (50 ans ou plus) : Ce résultat est important parce qu’il laisse croire qu’un dépistage de la NP pourrait s’avérer nécessaire à mesure que les personnes séropositives vieillissent.
  • Charge virale détectable en VIH : Si elle n’est pas traitée ou mal gérée, l’infection au VIH peut causer davantage d’inflammation. Les cellules infectées par le VIH produisent également des protéines virales qui endommagent les cellules nerveuses. Il n’est donc pas surprenant que les chercheurs aient constaté que les participants ayant une charge virale détectable en VIH étaient plus sujets à la NP que les personnes dont la charge virale était indétectable.

Le traitement et son rapport avec la NP

Les chercheurs ont trouvé que « l’infection au VIH et le statut par rapport au traitement influençaient de façon significative [les taux de nouveaux cas de NP] dans cette étude ». À titre d’exemple, notons que l’équipe a découvert que « le taux le plus élevé de NP s’est produit au sein d’un groupe relativement petit d’individus (50 personnes) qui avaient [utilisé auparavant une TAR mais qui l’avaient discontinuée] ».  Les raisons de la discontinuation n’ont pas été révélées. Comme les participants en question ne suivaient pas de traitement, ils avaient des comptes de CD4+ très faibles. Il est possible que les nouveaux cas de NP dans ce groupe soient partiellement attribuables à l’infection au VIH non traitée. L’équipe de recherche a donc émis la mise en garde suivante :

« Puisque 30 % à 40 % des personnes séropositives sous TAR aux États-Unis ne maintiennent pas de suppression virologique durable à cause du transfert des soins, d’une mauvaise observance et d’autres facteurs, nos résultats portent à croire que la [NP] sera un problème persistant ou croissant. »

Les chercheurs ont remarqué que les participants qui n’avaient jamais suivi de TAR et qui avaient un compte de CD4+ relativement élevé étaient les moins susceptibles de présenter la NP. On peut probablement attribuer cette différence au fait que leur système immunitaire n’avait subi qu’une dégradation minime.

Les chercheurs ont également constaté que les facteurs suivants mettaient les participants plus à risque à l’égard de la NP :

  • Consommation de drogues : Les personnes ayant des antécédents de consommation d’opioïdes étaient plus susceptibles de présenter subséquemment la NP.
  • Maladie dépressive : Les participants dont la dépression s’est aggravée au cours de l’étude étaient plus susceptibles de présenter la NP.
  • Sexe : Les femmes étaient plus sujettes à la NP que les hommes. Ce résultat doit être exploré dans le cadre d’une autre analyse, mais il se peut qu’il y ait un lien avec des facteurs biologiques, soit la génétique ou les hormones, ou encore avec des facteurs sociaux et psychologiques comme la consommation de drogues/d’alcool et peut-être la dépression.

La douleur et la dépression

Les chercheurs ont été frappés par l’intersection de l’usage d’opioïdes, de l’aggravation de la dépression et de l’apparition de la NP. Ils soupçonnent que les voies utilisées par les cellules cérébrales pour communiquer entre elles soient perturbées par les dépendances et qu’elles chevauchent les voies responsables de la douleur. Selon l’équipe, des études antérieures avaient trouvé que, « sans égard à la cause de la douleur sous-jacente… la douleur et la dépression se renforcent l’une l’autre ». Les chercheurs ont également signalé que la dépression altérait le cerveau, de sorte que les stimuli qui ne sont pas normalement douloureux provoquent peut-être une expérience de douleur chez les personnes déprimées. Il est possible que les voies cérébrales des personnes ayant des antécédents de dépendance ou de consommation de drogues subissent des changements qui rendent ces personnes plus vulnérables à la douleur, surtout lorsque le cerveau reçoit et tente de traiter les signaux provenant de nerfs rendus dysfonctionnels à cause de la NP.

L’époque actuelle

Les résultats obtenus à l’époque actuelle sont importants et soulignent les facteurs de risque de NP qui diffèrent de ceux des époques précédentes. Par exemple, dans le passé, la taille et la présence d’un diabète de type 2 chez les personnes séropositives agissaient comme co-facteurs dans l’apparition de la NP. Toutefois, lors de la présente étude, aucun lien avec ces facteurs n’a été trouvé. Cette différence s’explique en partie par le fait que seule une faible proportion des participants avaient le diabète de type 2 (8 %).

De plus, aux époques précédentes, l’utilisation des médicaments « d » était un facteur important qui contribuait à l’apparition de la NP. De nos jours, cependant, ces médicaments sont rarement utilisés, et même leur utilisation dans le cadre de la présente étude n’a pas été associée à l’apparition de la NP.

En général, la dépendance à l’alcool est un important cofacteur de risque de NP. Cela est dû au fait que l’alcool est toxique pour les nerfs et prive le corps de nutriments (telles les vitamines du complexe B) dont les cellules nerveuses ont besoin. Les chercheurs n’ont toutefois pas trouvé de lien entre l’alcool et la NP dans la présente étude.

La recherche future

La NP peut causer de la détresse, une déficience physique et une réduction de la qualité de vie. Les chercheurs ont affirmé que « l’intensité de la douleur neuropathique peut croître et décroître »; de plus, il arrive parfois que la NP se résorbe ou entre en rémission, « soit spontanément, soit grâce à un traitement, et peut même se reproduire ultérieurement ». Tous ces facteurs soulignent l’importance d’étudier la NP.

Les chercheurs laissent entendre que des études futures seront nécessaires pour explorer les stratégies de prise en charge de la NP, surtout parmi les personnes courant un risque élevé de NP, telles les personnes utilisant des opioïdes ou celles souffrant de dépression.

Ressources

La douleur névralgique et les engourdissementsUn guide pratique des effets secondaires des médicaments anti-VIH

Demandez aux experts : La neuropathie périphériqueVision positive

—Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

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  3. Keltner JR, Fennema-Notestine C, Vaida F, et al. HIV-associated distal neuropathic pain is associated with smaller total cerebral cortical gray matter. Journal of Neurovirology. 2014 Jun;20(3):209-18.
  4. Keltner JR, Vaida F, Ellis RJ, et al. Health-related quality of life “well-being” in HIV distal neuropathic pain is more strongly associated with depression severity than with pain intensity. Psychosomatics. 2012 Jul-Aug;53(4):380-6.
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