Nouvelles CATIE

21 janvier 2014 

Utilisation de Facebook dans le contrôle d’une éclosion de syphilis

Depuis la fin des années 1990, les nouveaux cas de VIH et de syphilis ne cessent d'augmenter chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HARSAH) au Canada, en Australie, en Europe occidentale et aux États-Unis. La syphilis et les autres infections transmissibles sexuellement (ITS) peuvent endommager les tissus, causant de l'inflammation et des plaies (parfois indolores) sur ou dans les tissus délicats de la région ano-génitale, la bouche et la gorge. Ces plaies peuvent servir de portée d'entrée au VIH et à d'autres ITS et faciliter ainsi la propagation des infections lors des contacts sexuels. S'ils ne sont pas traités, les microbes qui causent la syphilis, soit les tréponèmes,  peuvent se propager et causer des dommages au cerveau, au cœur et à d'autres organes vitaux.

Depuis quelque temps, les autorités de la santé publique de Milwaukee, au Wisconsin, cherchent des moyens de compléter les outils traditionnels utilisés pour identifier les personnes susceptibles d'avoir été exposées à la syphilis par voie sexuelle, afin de leur offrir du counseling, des dépistages d'ITS et, si nécessaire, des traitements. Dans ce bulletin de Nouvelles CATIE, nous rendons compte de l'usage de Facebook par les autorités de la santé publique de cette ville pour aider à identifier, à localiser et à suivre la trace des personnes liées à une éclosion de syphilis.

Montée de l'Internet

La recherche indique que les personnes sexuellement actives, et plus particulièrement les HARSAH, utilisent l'Internet pour trouver des partenaires sexuels. L'Internet offre en effet plusieurs outils pour faciliter les rencontres entre partenaires sexuels potentiels, dont les sites Web, les annonces et les applications pour téléphones intelligents (couramment appelées « apps »).

Sur les traces d'un réseau

Les autorités de la santé publique de Milwaukee ont récemment publié un rapport sur leur usage de Facebook dans la revue Public Health Reports. Dans le rapport, ils donnent la définition suivante du terme « notification des partenaires » (aspect essentiel de la recherche et de la surveillance des personnes susceptibles de faire partie d'une éclosion de maladie infectieuse) :

« Processus consistant à identifier les partenaires, les partenaires soupçonnés et les associés des personnes faisant l'objet d'un diagnostic [d'ITS] pour les aviser de leur exposition à la maladie et les convaincre de se faire évaluer et traiter. »

Selon les autorités de la santé publique de Milwaukee, « les méthodes actuelles de notification des partenaires aux États-Unis ne permettent de rejoindre que 14 % environ [des partenaires sexuels des HARSAH] ». Elles avancent les raisons suivantes pour expliquer ce phénomène : 

  • partenaires sexuels anonymes
  • insuffisance des renseignements permettant de contacter les partenaires
  • rapport limité entre l'intervenant de la santé publique et la personne contactée

Médias sociaux

Depuis la montée de l'Internet, des autorités de la santé publique de partout dans le monde expérimentent de nouvelles façons de rejoindre les gens en utilisant les technologies du Web et de la téléphonie intelligente qui facilitent les interactions sociales et l'actualisation des données électroniques. Les autorités de la santé publique de Milwaukee ont dressé la liste suivante d'outils des médias sociaux :

  • produits téléchargeables (boutons ou insignes)
  • images, vidéos et fils de nouvelles (RSS, balados et widgets)
  • cartes électroniques
  • blogues
  • messages envoyés par Twitter (tweets)
  • sites de réseautage social (y compris Facebook)

Bien que les chercheurs s'intéressant à la santé sexuelle aient utilisé Facebook et l'application populaire Grindr (utilisée par certains HARSAH pour en rencontrer d'autres) pour réaliser des sondages, fournir de l'information sur le sécurisexe et promouvoir le dépistage du VIH, très peu d'équipes, voire aucune, ont rendu compte en détail de la façon dont elles utilisaient Facebook pour aider à identifier les personnes susceptibles d'être liées à une éclosion de syphilis.

Les autorités de la santé publique de Milwaukee éprouvaient de la frustration face à l'incapacité des méthodes traditionnelles — coups de fil, visites sur le terrain, envoi de lettres — de les aider à trouver les personnes susceptibles d'avoir été exposées à la syphilis par voie sexuelle. Lors des entrevues réalisées auprès des jeunes hommes atteints de syphilis dans le but de maîtriser l'éclosion, les intervenants ont découvert que certains d'entre eux avaient utilisé les sites de réseautage social plutôt que le courrier électronique ordinaire pour leurs communications. Certains ont dévoilé le nom de leurs partenaires sexuels, ce qui a permis aux autorités de la santé publique de contacter ces derniers via Facebook, en plus des outils de notification traditionnels utilisés en santé publique.

Selon l'équipe de la santé publique de Milwaukee, « Quelques-uns des jeunes HARSAH dans ce groupe ont coopéré de façon inhabituelle en nommant leurs partenaires, surtout comparativement aux personnes contactées lors des enquêtes précédentes ».

Pour faciliter la prise de contact, les intervenants de la santé publique ont établi un compte et un profil Facebook sous un faux nom masculin. Selon l'équipe de Milwaukee, le profil incluait un surnom et des « liens mettant l'accent sur la promotion de la santé générale qui ne se rapportaient pas spécifiquement aux [ITS] ou à la communauté des HARSAH ». De plus, « le compte [Facebook] était configuré de sorte qu'il ne pouvait être détecté par les moteurs de recherche d'Internet », a précisé l'équipe de Milwaukee.

Se servant du compte Facebook, les intervenants de la santé publique envoyaient des messages privés à des membres sélectionnés des réseaux sexuels et amicaux de leurs cas pour les inviter « à téléphoner au sujet d'une affaire importante liée à leur santé ».

Lorsque les paramètres de vie privée de Facebook des clients étaient configurés pour bloquer les messages, les intervenants envoyaient une « invitation à devenir ami » à des membres désignés ou soupçonnés des réseaux sexuels et amicaux de leurs cas. Pour protéger la vie privée de ces derniers, les intervenants envoyaient une invitation à la fois, entre autres mesures.

À l'intérieur du réseau sexuel — syphilis

Dans le cadre de leurs efforts pour schématiser la propagation de la syphilis, les intervenants de la santé publique ont dressé une liste de 55 contacts sexuels possibles des personnes ayant déjà reçu un diagnostic de syphilis.

Le département de la santé publique a été en mesure d'enquêter sur 37 des 55 cas, ce qui a donné lieu aux résultats suivants :

  • 17 hommes étaient atteints de syphilis
  • sur les 17 hommes, 10 étaient co-infectés par le VIH
  • sur les 17 hommes, deux étaient co-infectés par la chlamydia

Les tests des 17 autres hommes se sont révélés négatifs pour la syphilis.

Les autorités de la santé publique n'ont pas été en mesure d'évaluer les autres membres du groupe en question pour les raisons suivantes :

  • impossibilité de les localiser
  • ils refusaient de se faire tester
  • ils vivaient à l'extérieur de la zone de compétence du département de la santé publique
  • les cas avaient fourni des renseignements invérifiables ou faux

Pourquoi Facebook était-il utile?

Les intervenants de la santé publique ont trouvé Facebook particulièrement utile pour les raisons suivantes :

  • Il leur permettait de « rejoindre les partenaires plus rapidement que par téléphone,  ce qui écourtait la période précédant le dépistage et le traitement ».
  • Ils étaient en mesure de « contacter des personnes qui changeaient fréquemment d'adresse et de numéro de téléphone, mais qui maintenaient et utilisaient régulièrement leur compte Facebook, parfois en se servant des ordinateurs fournis dans les bibliothèques ou les écoles ».
  • Ils pouvaient « identifier les individus en personne après avoir vu leurs photos en ligne ».
  • Facebook leur permettait d'« identifier des proches qui pouvaient les aider à contacter la personne faisant partie du groupe visé ».

À l'intérieur du réseau social — VIH

Grâce à l'enquête sur la syphilis et à la schématisation des réseaux sociaux, l'équipe de la santé publique a été en mesure de découvrir deux nouveaux cas de VIH. De plus, en suivant les traces des relations entre les personnes faisant partie du groupe atteint de syphilis, les intervenants ont constaté que l'un des nouveaux cas de VIH constituait « une connexion clé entre des membres du groupe atteint de syphilis qui n'étaient pas connectés autrement ».

Reconnaissance faciale

L'équipe de la santé publique de Milwaukee a fait la déclaration suivante à propos de l'utilité de Facebook :

« Dans sa tentative de contacter une personne nommée comme partenaire sexuel d'une autre personne dans le groupe, l'intervenant de la santé a envoyé plusieurs messages privés via Facebook. Cependant, la personne en question n'y a pas répondu. L'intervenant a ensuite regardé sa photo dans son profil Facebook. Quelques mois plus tard, l'intervenant a reconnu la personne dans le corridor de la clinique ITS et a été en mesure d'accélérer son dépistage et son traitement présomptif pour la syphilis. »

Vers l'avenir

La notification des partenaires n'a rien de nouveau : depuis plusieurs décennies, les autorités de la santé publique de nombreux pays demandent le nom, l'adresse et le numéro de téléphone des partenaires sexuels des personnes atteintes de syphilis (et d'autres ITS) afin de pouvoir les contacter et leur offrir dépistages et traitements. Ce qui est nouveau à notre époque où l'usage d'Internet est répandu — permettant aux gens de partager photos et renseignements à leur sujet — est la possibilité pour de nombreuses personnes d'avoir accès à cette information, y compris les autorités de la santé publique. Un tel accès est possible parce que les réseaux sociaux électroniques ne sont pas aussi privés que certains utilisateurs le croient.

Le cas de Milwaukee met en évidence le potentiel du réseautage social comme outil de santé publique, car il permet aux autorités de suivre les traces des personnes qui pourraient être connectées les unes aux autres par le sexe et de les contacter pour leur proposer un dépistage du VIH et d'ITS, du counseling et des traitements rapides.

L'équipe de Milwaukee a également fait la déclaration suivante :

« Étant donné les taux grimpants de syphilis et de VIH au sein des jeunes sous-populations ayant de plus en plus recours aux médias sociaux pour trouver des partenaires sexuels, les autorités de la santé publique voudront peut-être incorporer Facebook dans le processus de notification des partenaires pour les deux infections. »

La déclaration et les observations de l'équipe de Milwaukee pourraient inciter d'autres intervenants de la santé publique aux États-Unis et dans d'autres pays à évaluer l'usage des technologies de réseautage social dans le cadre de leurs efforts pour freiner la propagation des ITS, y compris le VIH. Espérons que ces évaluations futures comprendront un volet d'examen déontologique et de surveillance par des instances indépendantes.

Ressources

La syphilis – feuillet d'information de CATIE

Que se passe-t-il donc, par syphilis? Réaction aux éclosions de cas de syphilis au CanadaPoint de mire sur la prévention

Les médias sociaux peuvent-ils aider à prévenir la propagation du VIH?Nouvelles CATIE

Une étude examine l'utilisation d'applications de téléphones intelligents comme outil d'apprentissage en matière de sexualitéNouvelles CATIE

Sean R. Hosein

 

RÉFÉRENCES :

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