Nouvelles CATIE

26 septembre 2013 

Le VIH et le système immunitaire feraient augmenter les risques de maladies cardiaques chez les femmes

La grande accessibilité des combinaisons de médicaments puissants contre le VIH (couramment appelées multithérapies ou TAR) au Canada, en Australie, aux États-Unis et en Europe occidentale a permis d'améliorer grandement la santé des personnes vivant avec le VIH. Les morts causées par les infections liées au sida sont beaucoup moins fréquentes de nos jours, surtout parmi les personnes séropositives qui se font dépister, qui font l'objet d'un suivi clinique régulier et qui prennent leurs médicaments anti-VIH tous les jours en suivant les prescriptions à la lettre.

Inflammation

L'infection au VIH active le système immunitaire, de sorte qu'il libère des signaux chimiques qui provoquent de l'inflammation partout dans l'organisme. Cette réaction normale se produit en présence de toute infection à mesure que le corps se mobilise pour maîtriser le microbe envahissant. Toutefois, dans de nombreux cas, le système immunitaire ne réussit pas à vaincre le VIH. Le traitement du VIH réduit considérablement l'inflammation causée par le virus, mais ne parvient pas à l'éliminer complètement, peut-être parce que le virus continue d'être présent, quoiqu'en quantité relativement faible. Par conséquent, l'inflammation persiste et risque de provoquer la dégradation de nombreux systèmes organiques.

Différence entre les sexes

Plusieurs études ont permis de constater un lien entre l'infection au VIH et des risques accrus de maladies cardiovasculaires (crise cardiaque, AVC), particulièrement chez les hommes. En comparaison, cependant, on en sait peu sur l'impact à long terme de l'infection au VIH sur la santé cardiovasculaire des femmes.

Des études par observation menées en France et en Amérique du Nord laissent croire que les femmes séropositives courent un risque accru de crise cardiaque; dans certains cas, le risque serait trois fois plus élevé que chez les femmes séronégatives. Or, jusqu'à très récemment, on n'avait pas élucidé la raison précise de cette augmentation du risque.

À la découverte des risques

Des chercheurs de Boston ont étudié intensivement des femmes, tant séropositives que séronégatives, dans le but de mieux comprendre les interactions entre leurs systèmes immunitaire et cardiovasculaire. Lors de l'étude menée à Boston, aucune des femmes n'avait de symptômes ou d'antécédents de maladie cardiovasculaire. À l'aide de radiographies de haute résolution (tomodensitométries) des artères des femmes, les chercheurs ont pu constater que les femmes séropositives étaient plus susceptibles d'avoir des dépôts collants appelés plaque dans leurs artères; il s'agissait spécifiquement de dépôts de plaque non calcifiée (PNC). Il s'agit de dépôts instables de graisses et d'autres matières qui risquent d'éclater et de déclencher la formation de caillots sanguins. Si le caillot est suffisamment grand, il peut bloquer une artère et provoquer une crise cardiaque. Les chercheurs ont fait le lien entre la présence de PNC et certains signaux inflammatoires produits par des cellules du système immunitaire appelées monocytes. Nous nous pencherons sur ce résultat et d'autres plus loin dans ce bulletin.

Détails de l 'étude

Des chercheurs œuvrant dans un centre médical de pointe de la Nouvelle-Angleterre, soit le Massachusetts General Hospital, ont recruté 90 femmes. Aucune d'entre elles n'avait d'antécédents ni de symptômes de maladie cardiovasculaire. Leur statut VIH était le suivant :

  • 60 femmes séropositives
  • 30 femmes séronégatives

Les chercheurs ont recruté toutes les femmes au sein des mêmes collectivités afin d'assurer l'uniformité de leurs facteurs de risque de maladies cardiovasculaires et de leur profil socio-économique. Dans ce bulletin, nous nous concentrons sur les femmes séropositives, qui avaient le profil moyen suivant :

  • âge – 47 ans
  • composition ethnoraciale – 75 % femmes de couleur, 25 % de femmes blanches
  • période écoulée depuis le diagnostic de VIH – 15 ans
  • 98 % suivaient une multithérapie
  • 84 % avaient une charge virale de moins de 50 copies/ml
  • compte de CD4+ – 600 cellules
  • 17 % avaient une tension artérielle supérieure à la normale
  • 8 % prenaient un médicament anti-cholestérol appartenant à la classe couramment appelée « statines »
  • 15 % avaient le diabète de type 2
  • 50 % fumaient du tabac
  • 47 % étaient en ménopause
  • 5 % s'injectaient des drogues
  • 10 % consommaient de la cocaïne
  • en général, la majorité des femmes avaient au minimum un surplus de poids, si elles n'étaient pas obèses

Résultats – plaque

Dans l'ensemble, les femmes séropositives et les femmes séronégatives semblaient avoir des quantités semblables de plaque dans leurs artères. Toutefois, lorsque les chercheurs ont examiné en particulier la quantité de plaque non calcifiée, ils ont constaté que les dépôts instables de ce genre étaient considérablement plus nombreux dans les artères des femmes séropositives.

Même lorsque les chercheurs ont tenu compte des facteurs de risque de maladies cardiovasculaires bien établis — âge avancé, tabagisme, taux de cholestérol anormal, etc. — les femmes séropositives continuaient d'avoir davantage de dépôts de PNC.

L'équipe de recherche a également comparé les résultats obtenus auprès des femmes séropositives aux informations se rapportant aux hommes (avec ou sans le VIH) dans leur base de données. L'équipe a constaté que les femmes séropositives avaient en moyenne des taux de sucre sanguin et de « bon » cholestérol (HDL-C) significativement plus élevés que les hommes. Par contre, les hommes avaient des taux de triglycérides considérablement plus élevés dans leur sang.

Point de mire sur le système immunitaire

Comparativement aux hommes séropositifs et séronégatifs, les femmes ayant le VIH étaient plus susceptibles d'avoir des taux élevés de protéines et de cellules suivantes dans leur sang :

  • CD163 soluble (sCD163)
  • CD14 soluble (sCD14)
  • cellules CD4+ activées

Les chercheurs de Boston n'ont pas constaté d'élévation statistiquement significative des taux d'interleukine-6 ou de protéine C-réactive de haute sensibilité chez les femmes séropositives. (Notons que certaines études précédentes menées chez des personnes séropositives avaient associé ces protéines à l'inflammation liée au VIH.)

Compte tenu de plusieurs facteurs, les chercheurs ont constaté que l'infection au VIH était liée de façon significative à la présence de PNC dans les artères des femmes.

Résultat important

Lors de cette étude menée auprès de femmes relativement jeunes n'ayant aucun antécédent ni symptôme de maladie cardiovasculaire et bénéficiant généralement d'une bonne maîtrise de l'infection au VIH, les chercheurs ont constaté une activation accrue du système immunitaire et la présence de davantage de dépôts instables dans les artères des femmes séropositives, comparativement aux hommes séropositifs et aux femmes séronégatives. Se composant de plaque non calcifiée, les dépôts en question sont instables et sujets à l'éclatement; lors d'études précédentes menées chez des personnes séronégatives, ces dépôts ont été associés à un risque accru de crise cardiaque.

Différentes cellules et protéines

Le système immunitaire compte de nombreuses variétés de cellules. Historiquement, la recherche sur le VIH s'est concentrée principalement sur les cellules T (notamment les cellules CD4+ et CD8+) et les cellules B. Il existe aussi un groupe de cellules immunitaires relativement peu étudiées appelées monocytes; une fois parvenues à maturité, les monocytes portent le nom de macrophages. Ces cellules jouent de nombreux rôles qui consistent entre autres à alerter le système immunitaire de la présence de microbes envahissants, à amplifier la réponse immunitaire et à s'attaquer aux cellules infectées.

Vieillissement et activation immunitaire

Lors de la présente étude, les chercheurs ont constaté des taux élevés de sCD14 et de sCD163 dans le sang des femmes séropositives. Notons que ces protéines sont libérées dans le sang lorsque les monocytes sont activés.

De façon générale, à mesure que les humains vieillissent, on observe un excès de sCD163 dans leur sang, et les monocytes et macrophages semblent devenir quelque peu dysfonctionnels et moins en mesure de maîtriser les infections.

Lors de l'étude menée à Boston, les taux élevés de sCD163, d'autres protéines et de cellules activées dans le sang des femmes séropositives portaient à croire que leur système immunitaire avait vieilli prématurément, soit de 10 à 15 ans, comparativement aux femmes séronégatives du même âge.

En théorie, la combinaison de l'activation immunitaire chronique observée chez les femmes séropositives et de la présence de monocytes/macrophages dysfonctionnels pourrait jouer un rôle dans l'accélération des processus aboutissant aux maladies cardiovasculaires. Cette théorie reste toutefois à prouver.

Que fait-on?

Des chercheurs dans différents pays mettent à l'épreuve des interventions (telles que l'aspirine à faible dose, l'huile de poisson, l'exercice et les médicaments anti-inflammatoires) visant à atténuer l'inflammation excessive associée à l'infection chronique au VIH. Des études à long terme seront toutefois nécessaires pour évaluer l'efficacité de ces interventions pour la prévention des crises cardiaques, des AVC et d'autres problèmes. Rappelons à ce sujet que les études bien conçues de cette nature prennent beaucoup de temps et coûtent très cher.

En attendant, les chercheurs s'intéressant aux maladies cardiovasculaires font valoir qu'il existe des facteurs qu'il est possible de corriger afin d'améliorer la santé des femmes séropositives. Dans cette étude, ils ont souligné la présence chez les femmes séropositives des facteurs suivants associés à l'augmentation des risques cardiovasculaires :

  • tabagisme
  • surpoids
  • diabète de type 2
  • injection de drogues
  • consommation de cocaïne

Pour surmonter tous ces facteurs, les mesures suivantes peuvent s'avérer indispensables : discuter de son problème avec son médecin, faire plus d'exercice (si possible), modifier son alimentation, prendre des médicaments pour contrôler sa glycémie, obtenir un soutien psycho-social auprès d'un professionnel, prendre un traitement pour cesser de fumer et obtenir un counseling en matière de dépendance.

Les résultats de la présente étude soulignent les problèmes particuliers des femmes séropositives, ainsi que la nécessité pour les chercheurs d'élaborer des outils pour mesurer les risques de maladies cardiovasculaires qui tiennent compte de la consommation de drogues/alcool et de l'activation chronique du système immunitaire.

Mise en garde

Dans une analyse des résultats obtenus à Boston, les docteurs Franck Bocarra et Ariel Cohen, deux experts en matière de santé cardiovasculaire de France, affirment que si les médecins et leurs patients séropositifs ne réussissent pas à prendre ces facteurs de risque en main, il est possible que ces derniers s'intensifient les uns les autres au cours de la prochaine décennie et qu'ils « génèrent un cocktail explosif en ce qui concerne les maladies cardiovasculaires ».

Ressources

Le VIH et la maladie cardiovasculaire – feuillet d'information de CATIE

Comment dire « j’écrase » et être sérieuxVision positive

            —Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

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