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23 octobre 2012 

Élucider la complexité de la fatigue liée au VIH

À l'époque qui a précédé l'arrivée des combinaisons de médicaments puissants contre le VIH (couramment appelées multithérapies ou TAR), la fatigue persistante figurait parmi les symptômes associés à l'infection au VIH. Dans certains cas, la fatigue était très grave et pouvait être débilitante. De façon générale, ce symptôme n'était pas associé à la dépression ou à d'autres problèmes de santé évidents. La cause de la fatigue n'était pas claire, mais on l'associait au déclin du compte de CD4+ et de l'état de santé des personnes touchées.

Il n'est pas certain dans quelle mesure la fatigue liée au VIH est courante de nos jours. Étant donné les bienfaits extraordinaires de la multithérapie pour la santé globale et la survie des personnes touchées, certains chercheurs sont d'avis que la fatigue liée au VIH est peut-être moins courante maintenant. Une équipe de chercheurs au Royal Victoria Hospital à Newcastle-upon-Tyne, au Royaume-Uni, a étudié la fatigue chez des personnes atteintes du VIH et des personnes séronégatives ayant le syndrome de fatigue chronique (SFC), notamment en comparant ces deux groupes à des personnes séronégatives par ailleurs en bonne santé.

Les résultats de cette étude menée auprès de 240 participants portent à croire que la fatigue est relativement courante de nos jours et qu'elle peut être grave chez les personnes séropositives. Il semble probable que l'exposition antérieure à certains médicaments ait contribué à la fatigue qu'éprouvent certaines personnes séropositives. Il est possible que ce genre d'exposition ait causé une dysfonction durable dans une partie du système nerveux central appelé système nerveux autonome; ce serait cette dysfonction qui causerait la fatigue.

Détails de l'étude

Les chercheurs ont recruté trois groupes de personnes, comme suit :

  • 100 personnes séropositives
  • 100 personnes séronégatives en bonne santé
  • 76 personnes séronégatives ayant fait l'objet d'un diagnostic de SFC

Tous les participants ont rempli un questionnaire que l'on avait validé antérieurement comme outil d'évaluation de la fatigue et de la dysfonction du système nerveux autonome. De plus, les données extraites des dossiers médicaux des participants séropositifs ont été analysées.

Le profil moyen des participants séropositifs était le suivant :

  • 64 % d'hommes, 36 % de femmes
  • âge – 47 ans
  • durée de l'infection au VIH – 8 ans
  • compte de CD4+ actuel – 520 cellules
  • compte de CD4+ le plus faible depuis toujours – 194 cellules
  • 91 % suivaient une multithérapie
  • 78 % de tous les participants avaient une charge virale en VIH de 40 copies/ml ou moins
  • 1 % des participants étaient co-infectés par le virus de l'hépatite C (VHC)

Résultats — fatigue

Un peu plus de la moitié des participants séropositifs (51 %) se plaignaient d'une fatigue excessive. De plus, 28 % d'entre eux disaient éprouver une fatigue grave.

L'intensité de la fatigue éprouvée par les participants séropositifs était significative et au moins trois fois plus importante que celle signalée par les personnes séronégatives en bonne santé.

Les personnes séropositives qui signalaient le plus haut niveau de fatigue éprouvaient un degré de fatigue semblable à celui des participants aux prises avec le SFC.

Pilote automatique

La composante du système nerveux qui assure les fonctions qui ont lieu sans l'implication consciente de la personne s'appelle le système nerveux autonome. De nombreuses fonctions sont influencées par le système nerveux autonome, dont les suivantes :

  • tension artérielle
  • respiration
  • battements cardiaques
  • contrôle de certains muscles, comme ceux faisant partie de l'anus et de la vessie
  • sommeil
  • contrôle de la température

L'une des conséquences d'un système nerveux autonome dysfonctionnel est l'hypotension orthostatique (HO). Celle-ci peut s'accompagner des symptômes suivants :

  • étourdissement en se levant
  • vue brouillée
  • diminution de l'acuité auditive
  • difficulté à se concentrer
  • faiblesse

Ces symptômes peuvent également avoir d'autres causes, notamment les effets secondaires des médicaments, alors leur présence ne signifie pas nécessairement que la personne touchée éprouve des problèmes sous-jacents au niveau de son système nerveux autonome.

Le VIH et un système nerveux autonome dysfonctionnel

Des symptômes laissant soupçonner une dysfonction du système nerveux autonome étaient courants chez les personnes séropositives, 38 % d'entre elles ayant signalé ce genre de problème. De plus, les participants séropositifs avaient tendance à signaler des symptômes plus graves que les participants séronégatifs.

Parmi les participants séropositifs, il y avait un lien statistique entre la fatigue et les facteurs suivants — la présence de symptômes faisant soupçonner une dysfonction du système nerveux autonome et l'exposition aux médicaments « d », tels les suivants :

  • d4T (stavudine, Zerit)
  • ddI (didanosine, Videx)
  • ddC (zalcitabine, Hivid)

L'accent sur la fatigue et le VIH

L'équipe de recherche affirme que « la fatigue demeure un symptôme très courant et souvent grave chez les patients [séropositifs] ». De plus, disent les chercheurs, « il est probable que cette affection passe inaperçue dans une mesure significative ».

Les chercheurs se sont étonnés de constater le niveau élevé de fatigue signalé par les participants parce que la majorité d'entre eux avait une charge virale de 40 copies/ml ou moins dans le sang. De plus, leur compte de CD4+ était relativement élevé, soit 520 cellules environ. Rappelons qu'à l'époque d'avant la multithérapie, c'étaient une charge virale élevée et un faible compte de CD4+ que l'on associait à la fatigue grave.

Facteurs susceptibles de causer la fatigue à l'époque actuelle

Il est probable que les causes sous-jacentes de la fatigue qu'éprouvent de nos jours les personnes sous multithérapie sont complexes, et des facteurs biologiques et psychologiques pourraient jouer un rôle. Pourtant, aucun des participants séropositifs ne souffrait d'une dépression ou d'un trouble anxieux non traité (l'équipe de recherche ne pouvait toutefois écarter la possibilité que certains patients souffraient d'une dépression non diagnostiquée). Quels pourraient être les facteurs biologiques? Certains indices ont émergé de la présente étude. Par exemple, les chercheurs ont constaté que de nombreux participants séropositifs atteints de fatigue grave avaient tendance à présenter les caractéristiques suivantes :

  • infection au VIH de longue durée
  • exposition antérieure à des médicaments « d »
  • syndrome de lipodystrophie – signes évidents de changements morphologiques causés par la perte de graisse sous-cutanée (particulièrement dans le visage, les bras et les jambes) et la redistribution de la graisse (donnant lieu à un gros ventre)

Les chercheurs n'ont pas été en mesure d'évaluer lequel de ces trois facteurs avait la plus grande incidence sur la fatigue parce que tous les trois étaient présents en même temps chez les personnes atteintes de ce symptôme.

Les médicaments « d » et leurs mécontents

Nous savons maintenant que les médicaments « d » causent des dommages à des structures appelées mitochondries — parties des cellules responsables de la production d'énergie, notamment dans les nerfs. L'un des médicaments « d », soit le d4T, a été associé à l'apparition du syndrome de lipodystrophie. Il est donc possible que l'exposition antérieure à des médicaments « d » ait endommagé des nerfs et des muscles, prédisposant ainsi les personnes séropositives à la fatigue. Effectivement, dans le cas des personnes séronégatives aux prises avec la fatigue chronique, d'autres chercheurs ont utilisé l'imagerie par résonance magnétique (IRM) pour montrer que les cellules musculaires semblaient avoir des mitochondries endommagées.

Dysfonction interne

Cette étude menée au Royaume-Uni a donné un autre résultat nouveau important, à savoir qu'il existe un lien entre la fatigue et la présence de symptômes laissant soupçonner une dysfonction au sein du système nerveux autonome.

Des données émergentes portent à croire que la dysfonction du système nerveux autonome joue un rôle important qui semble consister à provoquer et à intensifier la fatigue chez les personnes atteintes de plusieurs maladies chroniques, dont les suivantes :

  • sclérose en plaques (SP)
  • cirrhose biliaire primitive (CBP)
  • syndrome de fatigue chronique (SFC)

Cette histoire vient de prendre une tournure heureuse, car le Medical Research Council du Royaume-Uni a récemment financé plusieurs projets de recherche pour explorer la dysfonction du système nerveux autonome et la fatigue dans les cas de SFC. Cette recherche pourrait aider les chercheurs à mieux comprendre la fatigue liée à d'autres maladies à l'avenir, y compris le VIH. (Brendan Payne, MD, communiqué personnel).

Forces et faiblesses

Attendu qu'il s'agit dans ce rapport d'une étude transversale, ses résultats ne pourraient être définitifs. Les études transversales coûtent moins cher et sont plus faciles à mener que les études qui durent plusieurs années. Cette étude avait tout de même plusieurs forces, notamment la taille de la cohorte et le fait qu'elle a permis de comparer trois groupes distincts. De plus, l'équipe de recherche mérite des éloges pour avoir lancé une étude sur un sujet difficile à évaluer, soit la fatigue.

Que faire?

Le chercheur principal Brendan Payne, MD, recommande que les médecins et infirmiers « recherchent activement la présence de fatigue chez leurs patients séropositifs. » Le Dr Payne propose également une approche intégrée pour contrer la fatigue, une approche semblable à ce que l'on propose aux patients atteints de cirrhose biliaire primitive. Dans le cadre de cette approche, les médecins effectueraient d'abord des évaluations afin d'écarter des causes communes de la fatigue. Dans le cas de l'infection au VIH, cela comprendrait vraisemblablement des tests pour détecter l'anémie, le diabète, les troubles de la thyroïde, la dépression, les taux de testostérone inférieurs à la normale, les co-infections, les carences en vitamine B12 et en d'autres nutriments, les perturbations du sommeil et ainsi de suite.

Lors d'essais cliniques sur le traitement de la fatigue liée au VIH, des chercheurs aux États-Unis ont déterminé que le médicament modafinil (Provigil) et ses analogues (armodafinil, Nuvigil) procuraient parfois un soulagement.

Remerciement

Nous tenons à remercier Brendan Payne, MD et spécialiste des maladies infectieuses, de sa collaboration précieuse à la rédaction de ce bulletin.

                                                                                                                        —Sean R. Hosein

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