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31 mai 2011 

Des chercheurs allemands approfondissent l'étude de la transmission sexuelle de l'hépatite C

Avant que le dépistage systématique des dons de sang soit devenu la norme au Canada et dans les nations de l'Europe occidentale, le virus de l'hépatite C (VHC) se transmettait par les transfusions de sang et de produits dérivés du sang contaminé, tels les facteurs de coagulation.

De nos jours dans les pays et régions à revenu élevé comme le Canada, l'Australie, les États-Unis et l'Europe occidentale, le VHC se transmet principalement par le partage de matériel de consommation de drogues contaminé.  Le partage d'instruments de tatouage et de perçage corporel est un mode de transmission moins courant.

On vient aussi de confirmer une autre voie de transmission du VHC. À l'heure actuelle, on assiste dans les pays mentionnés à une épidémie de transmission sexuelle du VHC chez certains hommes gais et bisexuels, notamment les hommes séropositifs qui ne s'injectent pas de substances illicites. Selon une équipe internationale de chercheurs, cette voie de transmission semble avoir émergé au milieu des années 90. Et, selon des chercheurs du Canada, d'Australie et d'Europe occidentale, il semble que la propagation de la co-infection au VHC chez les hommes séropositifs s'accélère depuis l'an 2000.

Des scientifiques œuvrant dans des centres de recherche de Berlin, de Bonn et d'autres villes allemandes ont collaboré à une étude sur la propagation du VHC chez les hommes gais séropositifs de ce pays. Leurs résultats laissent croire que « les pratiques sexuelles causant des saignements rectaux et la prise de drogues par inhalation [chez les personnes affichant des taux élevés d'infection par le VHC] sont des facteurs de risque quant à [la propagation plus large de l'hépatite C]. » Dans de telles circonstances, l'utilisation de condoms et de gants risque de ne pas offrir une protection suffisante « s'ils sont contaminés par du sang », a souligné l'équipe allemande. Les infections transmissibles sexuellement courantes, telles la gonorrhée, la syphilis et les verrues génitales jouent aussi un rôle dans la propagation du VHC (et du VIH).

Détails de l'étude

Entre 2006 et 2008, des chercheurs allemands ont recruté des hommes gais co-infectés (les « cas ») et d'autres hommes qui n'étaient pas co-infectés par le VIH et le VHC  (le « groupe témoin ») pour déterminer de quelle façon le VHC se transmettait par voie sexuelle. Les chercheurs ont également interrogé des hommes allemands au sujet de leurs connaissances, de leurs attitudes et de leurs comportements en matière d'infections transmissibles sexuellement (ITS).

Au total, l'équipe a recruté 34 hommes co-infectés par le VIH/VHC et 67 hommes séropositifs qui n'avaient pas l'hépatite C. Ce groupe de 101 hommes se ressemblait sur les plans de l'âge, de l'emploi, du statut relationnel et d'autres caractéristiques, comme l'atteste leur profil moyen suivant :

  • âge – 41 ans
  • âge lors de la première relation sexuelle avec un homme – 17 ans
  • prise d'une thérapie anti-VIH – 77 %
  • plus de 97 % des sujets s'identifiaient comme des hommes gais

Résultats

L'équipe a recueilli une immense quantité de données qui offraient des indices sur la transmission du VHC dans les contextes sexuels.  Une analyse statistique a révélé que n'importe lequel des comportements suivants pouvait favoriser la transmission du VHC :

  • traumatisme rectal avec saignement
  • pénétration anale manuelle passive à répétition sans gant (fisting)
  • sexe en groupe
  • drogues par voie nasale

Le lien chirurgical

L'équipe a découvert que de nombreux hommes co-infectés avaient subi plusieurs chirurgies anorectales ou vécu des épisodes d'hémorragie rectale lors des relations sexuelles. Ils étaient également nombreux à prendre des médicaments oraux pour la dysfonction érectile (rappelons que ces médicaments permettent de prolonger les relations sexuelles).

Les chercheurs allemands ont avancé l'hypothèse suivante : les hommes avaient subi un grand nombre de chirurgies anorectales pour le traitement de verrues et d'autres lésions causées par le VPH (virus du papillome humain), un virus transmissible sexuellement. Or, la chirurgie pour les verrues anorectales peut endommager les tissus délicats des muqueuses et causer des saignements après la chirurgie. Si la période entre la chirurgie et la reprise des activités sexuelles anales n'est pas assez longue, des saignements risquent de se produire et la transmission du VHC, du VIH et d'autres microbes peut avoir lieu.

Sérotriage ou séro-supposition?

Pour tenter de réduire la propagation du VIH et d'autres microbes, certaines personnes choisissent uniquement comme partenaires sexuels des personnes avec qui elles croient partager le même statut sérologique. On appelle ce comportement le sérotriage. En théorie, le sérotriage devrait aider à réduire la transmission de microbes comme le VIH. Toutefois, en réalité, plusieurs facteurs peuvent compromettre la protection théorique conférée par le sérotriage, dont les suivants :

  • Certaines personnes font des suppositions quant au statut sérologique d'un partenaire sexuel potentiel en se fondant sur son apparence, son comportement ou sa façon de parler. On parle parfois dans ce contexte de sero-guessing ou séro-supposition (deviner le statut sérologique de son partenaire), mais on risque de se tromper, comme l'atteste la recherche effectuée par le professeur Barry Adam de l'Université de Windsor.
  • Beaucoup d'ITS ne causent aucun symptôme au début, même si les tissus délicats de la région anogénitale sont touchés. Beaucoup de personnes risquent donc d'ignorer qu'elles sont infectées. En l'absence de dépistage d'ITS réguliers et exhaustifs et d'autres examens médicaux, les partisans du sérotriage courent le risque de propager des ITS au sein de leur réseau sexuel. De plus, comme les ITS causent souvent des plaies et lésions, ainsi que l'inflammation des tissus anogénitaux délicats, la présence de ce genre d'infection augmente le risque de transmission du VIH.
  • Les personnes qui misent surtout sur le sérotriage comme moyen de prévenir la transmission du VIH risquent par inadvertance de négliger la prévention des ITS.

Amplification des risques

Les chercheurs allemands ont constaté que les hommes participant à leur étude avaient beaucoup de partenaires sexuels, ce qui augmentait leur risque d'être exposés au VHC. Un autre facteur dont on n'a pas tenu compte tient au fait que le VHC peut demeurer infectieux jusqu'à 16 heures d’affilée à la température ambiante. Ainsi, si l'on partageait du matériel (comme les pailles pour inhaler de la drogue) ou des jouets sexuels durant ce laps de temps, le VHC pourrait se transmettre.

Drogues par voie nasale

Des études ont permis de constater que certains hommes prennent des drogues lors des soirées de sexe avec d'autres hommes (HRSH), afin de rehausser leur plaisir ou d'accroître leur énergie. Les drogues en question — amphétamines, cocaïne, kétamine (Special K) — se prennent par voie orale, rectale ou nasale. Selon l'équipe allemande, le matériel utilisé pour l'administration intranasale de ces drogues est « souvent partagé et peut entrer en contact avec les sécrétions muqueuses ou le sang des autres utilisateurs. ». Notons aussi que ces drogues sont elles-mêmes susceptibles d'endommager les muqueuses délicates du nez et d'autres régions et de favoriser ainsi la transmission du VHC et d'autres microbes. Compte tenu de cette réalité et d'autres informations, l'équipe allemande a fait la déclaration suivante :

« Un billet de banque enroulé que l’on fait circuler lors d'une soirée de sexe pourrait suffire à exposer les consommateurs à du sang contaminé par le VHC. »

Le sang

Les chercheurs allemands ont résumé ainsi leurs résultats :

« Nous sommes d'avis que c'est le sang, et non le sperme, qui est le moyen critique. S'il est contaminé par du sang, le poignet (ou pénis) du partenaire actif pourrait servir de vecteur auprès des partenaires passifs subséquents lors d'une session de sexe en groupe, lorsqu'on n'utilise pas de condoms ou de gants ou qu'on ne les change pas pour chaque partenaire — et plus particulièrement lorsque tout le monde partage le même lubrifiant. Les lésions présentes dans les muqueuses anales et rectales — causées par le fisting, des relations anales prolongées ou des ITS rectales — pourraient servir à la fois de porte d'entrée et de source d'infection. »

Prévention

Cette équipe de recherche plaide en faveur de la mise en œuvre d'efforts éducatifs visant à prévenir la propagation du VHC au sein des réseaux sexuels des HRSH.

L'équipe allemande a fait la déclaration suivante en ce qui a trait à leur étude : « La transmission sexuelle du VHC semble avoir lieu lorsque du sang contaminé par le virus est passé d'une personne à une autre dans un contexte [où le risque de transmission du VHC est plus élevé, comme lors d’activités sexuelles en groupe] au sein des réseaux sexuels d'hommes séropositifs gais ». De plus, lorsque les muqueuses anogénitales sont déchirées, affaiblies ou autrement endommagées par un des facteurs suivants, le VHC peut se transmettre lors des relations sexuelles :

  • présence d'ITS causant de l'inflammation ou des lésions
  • usage prolongé de médicaments oraux pour la dysfonction érectile

Le risque de transmission du VHC est amplifié, disent les chercheurs, dans « le contexte du fisting et des saignements induits par l'activité sexuelle, particulièrement à la suite d'une chirurgie anorectale ». Ils ajoutent également : « Si on se sert de condoms, mais sans les changer pour chaque nouveau partenaire, [les condoms pourraient servir de véhicule] aux virus transmis par le sang dans un contexte de sexe en groupe, sans égard au statut VHC du partenaire actif. Une infection croisée semblable pourrait être facilitée par le partage d'un gant pour faire du fisting ou d'un billet de banque enroulé pour [inhaler de la drogue]. »

Nombre de facteurs doivent encore faire l'objet de recherches, dont les effets de la chirurgie anorectale, des lésions des muqueuses anorectales et du « moment de la reprise des activités sexuelles anales » après la chirurgie, font valoir les chercheurs.

Cette étude allemande établit d'excellents fondements pour le développement d'efforts éducatifs visant à minimiser la propagation du VHC chez les hommes gais.

                                                                                      —Sean R. Hosein

RÉFÉRENCES :

  1. Adam BD, Husbands W, Murray J, et al. Silence, assent and HIV risk. Culture, Health & Sexuality. 2008 Nov;10(8):759-72.
  2. van de Laar T, Pybus O, Bruisten S, et al. Evidence of a large, international network of HCV transmission in HIV-positive men who have sex with men. Gastroenterology. 2009 May;136(5):1609-17.
  3. van der Helm JJ, Prins M, Del Amo J, et al. The hepatitis C epidemic among HIV-positive MSM: incidence estimates from 1990 to 2007. AIDS. 2011 May 15;25(8):1083-1091.
  4. Schmidt AJ, Rockstroh JK, Vogel M, et al. Trouble with bleeding: risk factors for acute hepatitis C among HIV-positive gay men from Germany—a case-control study. PLoS One. 2011 Mar 8;6(3):e17781.